Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.
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vendredi 21 novembre 2025

Un parcours, une oeuvre, fiche n° 1 « La poésie, la nature, l’intime » : À l’ombre de l’Orford, d’Alfred DesRocher


Nouvelle chronique pour accompagner les élèves de première dans leur préparation du bac de français : proposition de lecture cursive et d’explication linéaire. Pour commencer, une œuvre pour illustrer le parcours autour de la poésie d’Hélène Dorion signée par l’un de ses compatriotes. 

Cette nouvelle chronique entend illustrer les parcours associés aux œuvres étudiées, dans le cadre des programmes limitatifs du baccalauréat de français en première, par une proposition de lecture cursive d’où est tirée une explication linéaire. Par expérience, les élèves qui présentent à l’oral une œuvre dont ils ont étudié un extrait font preuve d’une meilleure maîtrise de leur sujet. 
1/  Les grandes lignes de la poésie québécoise 
2/ Alfred DesRochers
3/ A l'ombre de l'Orford
4/ Lecture linéaire du poème liminaire

mercredi 18 juin 2025

Et si on relisait Selma Lagerlöff?

 Deux article sur Selma Lagerlof dans ce numéro de Juiller-Aout dans le premier, je livre un portrait de la trop oubliée Selma Lagerlöf (pourtant prix Nobel de littérature 1909), en orientant la réflexion sur le motif de la marginalité dans ses princpaux romans - je songe évidemment aux collègues de première qui étudient ce thème dans le cadre du parcours accompagnant l'tude de Manon Lescaut.

Dans le second j'unterroge le motif hautement symbolique de la métamorphose dans Nils Holgersson.

https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/selma-lagerlof-et-la-celebration-des-marginaux/

https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/nils-holgersson-rapetisser-prendre-de-la-hauteur-shumaniser/




vendredi 16 mai 2025

Otto de Tomi Ungerer

  


Parmi les compétences à cultiver, les programmes du cycle 4 nous invitent à faire « Lire et comprendre des images fixes ou mobiles variées » en s’appuyant sur des « outils d’analyse simples ». La lecture de l’album, souvent négligée en collège, permet d’exercer ces compétences d’observation et d’analyse liées à l’image. L’album de Tomi Ungerer, Otto qui rapporte, sous formes de mémoires fictives l’odyssée d’un ours en peluche conviendra particulièrement aux classes de sixième ou cinquième. Il permet d’aborder les objets d’études « Avec autrui, amis, familles réseaux » en cinquième ou de questionner la notion d’héroïsme puisque notre ourson devient malgré lui un héros. En sixième on pourra mettre l’accent sur la dimension aventureuse du récit, Otto, comme Ulysse cherche à retrouver son foyer, et finit par le retrouver. La séquence visera en outre à situer l’œuvre dans son contexte et à développer des compétences d’écriture variées.

Séance 1. Tomi Ungerer imagine l’autobiographie d’un ours en peluche

Séances 2 : Les familles d’Otto6

 Séance 3 : Entraînement à l’expression

 Séance 4 : Otto, le héros, p. 16-23

Séance 5 : La voix passive

Séance 6 : L’ami retrouvé, ou la fin d’une longue odyssée

Evaluation : expression écrite

https://nrp-college.nathan.fr/sequences/otto-de-tomi-ungerer/


jeudi 16 janvier 2025

Audace et préjugés d'Alexis Karlins-Marchat

Jane Austen, Charlotte Brontë, Virginia Woolf, quatre oeuvres clés de la littérature qui sont autant d'étapes dans l'affirmation d'une pensée féministe, c'est ce que montre Alexis Karklins Marchat qui éclaire de façon particulièrement judicieuse ce parcours au coeur de la littérature anglaise. (article disponible en accès libre sur le site de l'école des l'École des lettres :

https://www.ecoledeslettres.fr/audace-prejuges-relecture-de-chefs-doeuvre-feministes/



vendredi 20 décembre 2024

L’Auteur, l’auteur !, de David Lodge : le style face au succès

 
Avec L’Auteur, l’auteur !, David Lodge met en scène deux figures d’écrivains que tout oppose (deux amis pourtant !), Henri James, adepte du style recherché dont l’œuvre est longtemps restée confidentielle et George Du Maurier, auteur amateur qui remporte soudainement un succès considérable.

La richesse d’une œuvre

« Londres, décembre 1915 », Henry James se meurt. Célibataire endurci, voué à son art, il est entouré de sa secrétaire, de ses domestiques et de sa belle sœur qui vient d’arriver. Consternation et tristesse se sont emparées du personnel qui voue un véritable culte à ce maître distant et bon qu’est « le vieux gentleman » comme on le surnomme avec un mélange de respect et d’affection. Deux figures émergent de ce premier chapitre de L’auteur ! L’auteur !, le roman que David Lodge consacre à Henry James : Théodora Bosanquet, la secrétaire de l’écrivain qui a pris en notes les derniers chefs d’œuvre du grand homme et Minnie Kidd, jeune servante réservée. Désireuse de comprendre ce qui fait la renommée de son maître, Minnie demande à Théodora de lui conseiller un livre du maître.

La secrétaire met entre les mains de Minnie, La bête de jungle et lorsque Théodora, le lendemain, demandera à Minnie si elle a aimé la nouvelle, la jeune servante sera obligée d’admettre que « tout est difficile dans ce livre ». Théodora explique alors à la jeune femme la dimension symbolique du titre : « Toute sa vie Marcher [le héros] a eu le pressentiment qu’il va lui arriver quelque chose d’extraordinaire  et de terrible, qu’il compare à une bête sauvage qui attend de bondir sur sa proie. » La scène présente un double intérêt, elle met en place l’une des questions qui ne vont cesser de hanter l’intrigue, « qu’est-ce qui fait la différence entre la littérature populaire et littérature tout court ? », et apporte une première réponse : si le texte littéraire  « exige beaucoup de ses lecteurs », il lui apporte aussi énormément.

[1] Jean-Michel Ganteau, David Lodge. Le choix de l’éloquence, Presses universitaires de Bordeaux, 2011.

https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/lauteur-lauteur-de-david-lodge-le-style-face-au-succes/

mardi 17 décembre 2024

L'Avant-garde selon Ionesco

Question d'interprétation à partir de cet extrait :

Voilà donc ce que veut dire l’avant-garde : un théâtre qui prépare un autre théâtre, définitif – celui-là. Mais rien n’est définitif, tout n’est qu’une étape, notre vie elle-même est essentiellement transitoire : tout est, à la fois, aboutissement de quelque chose, annonciateur d’autre chose. Ainsi peut-on dire que le théâtre français du XVIIe siècle prépare le théâtre romantique (qui ne vaut pas grand-chose, d’ailleurs, en France) et que Racine et Corneille sont à l’« avant-garde » du théâtre de Victor Hugo, lui-même à l’« avant-garde » de ce qui lui a succédé en le reniant.

Et encore : le mécanisme de positions et oppositions est bien plus compliqué que ne se l’imaginent le simplistes de la dialectique. Il y a des « avant-gardes » fructueuses qui sont nées de l’opposition à des réalisations des générations précédentes ou encore qui sont permises ou facilités par un retour à des sources, à des œuvres anciennes et oubliés. Shakespeare est toujours bien plus actuel que Victor Hugo (déjà cité) ; Pirandello[1] bien plus à l’avant-garde que Roger Ferdinand[2] ; Büchner[3] infiniment plus vivant, plus poignant que, par exemple, Bertold Brecht[4] et ses imitateurs de Paris.

Et voilà où les choses semblent se préciser : l’avant-garde, en réalité, n’existe pas ; ou plutôt elle est tout à fait autre chose que ce qu’on pense qu’elle eest.

L‘« avant-garde » étant bien entendu révolutionnaire, elle a été et continue d’être jusqu’à présent comme la plupart des événements révolutionnaires, un retour, une restitution. Le changement n’est qu’apparent : cet « apparent » compte énormément, car c’est lui qui permet (à travers et au-delà du nouveau) la revalorisation, le rafraichissement du permanent.

Ionesco, Notes et contre-notes, Gallimard, 1986.

https://nrp-lycee.nathan.fr/sequences/langues-et-cultures-de-lantiquite/



[1] Luigi Pirandello (1867-1936), dramaturge italien connu pour Six personnages en quête d’auteur (1921), prix Nobel de littérature en 1934.

[2] Roger Ferdinand (1898-1967), dramaturge français qui s’inscrit dans la tradition du théâtre de boulevard.

[3] Georg Büchner (1813-1837) : auteur romantique allemand, connu pour son théâtre (La Mort de Danton, 1835) et ses nouvelles.

[4] Bertold Brecht (1898-1956) : dramaturge allemand, d’obédience marxiste, auteur de Mère courage et ses enfants (1938), La résistible ascension d’Arturo Ui (1941).






mardi 10 décembre 2024

Autant en emporte le vent ou le souffle destructeur de l’histoire (sujet type bac HLP)


Alors qu’elle demeurait prostrée, trop faible pour réagir les souvenirs et les craintes l’assaillirent comme des vautours attirés par la mort. Elle n'avait plus la force de dire ; « Je penserai à Maman et à Papa et à Ashley et à tout ce désastre plus tard … Oui, plus tard quand je pourrai le supporter. » Mais qu’elle l’eût on non voulu, c’était maintenant, alors qu’elle ne pouvait pas le supporter, qu’elle pensait à eux. Les pensées tournoyaient et fondaient sur elle, plongeant et enfonçant leurs griffes acérées et leurs becs tranchants dans son esprit. Pendant un temps infini, elle resta inerte, sous les rayons d’un soleil implacable, le visage dans la poussière, se souvenant de choses et de personnes qui étaient mortes, se remémorant un mode de vie à jamais disparu et contemplant les perspective d’un avenir bien sombre.

Lorsqu’elle se releva enfin et vit de nouveau les ruines noircies des Douze Chênes, elle avait la tête haute mais son visage avait définitivement perdu une part de sa jeunesse, de sa beauté et de son aptitude à faire preuve de tendresse. Le passé était le passé. Les morts étaient bien morts. Le luxe paresseux des jours anciens avait disparu et ne reviendrait plus. Et tandis qu’elle ajustait le lourd panier à son bras, Scarlett était résolue, elle savait quelles règles régiraient dorénavant sa vie et son esprit.

Il n'y avait pas de retour en arrière possible, désormais elle irait de l’avant. Dans tout le Sud et durant les cinquante années à venir, il y aurait des femmes qui jetteraient un œil amer sur des temps révolus, sur des hommes disparus, qui évoqueraient des souvenirs douloureux et futiles, tout en supportant la pauvreté avec une fierté acrimonieuse pour la simple raison qu’elles possédaient ces souvenirs. Mais Scarlett ne regarderait jamais en arrière. Elle fixa les pierres noircies et, pour la dernière fois, elle vit les Douze Chênes se dresser devant ses yeux tels qu'ils avaient été, riches et fiers, symbole d'une race et d'un mode de vie. Puis elle se mit en route vers Tara, le lourd panier lui tailladant la chair.

La faim rongeait de nouveau son estomac vide et elle dit à haute voix : « Dieu m’en est témoin, Dieu m’en est témoin, je ne me laisserai pas abattre par les Yankees. Je vais survivre à cela, et quand ce sera fini, je ne connaîtrai plus jamais la faim. Non, ni aucun de mes proches. Et même si je dois voler ou tuer – que Dieu en soit témoin ­, je ne connaîtrai plus jamais la faim. »

Margaret Mitchell, Gone with the wind (Autant en emporte le vent), trad. S. Labbe, 1936.

Question d’interprétation (littérature)

Comment l’héroïne réagit-elle aux événements historiques dont elle est témoins ?

Question de réflexion (philosophie)

Le temps est-il essentiellement destructeur ?

 

https://nrp-lycee.nathan.fr/sequences/autant-en-emporte-le-vent-ou-le-souffle-destructeur-de-lhistoire/



vendredi 22 novembre 2024

Le Fantôme de l’Opéra, de Gaston Leroux : labyrinthe et manipulation


Publié en feuilleton au cours des années 1909 et 1910, Le Fantôme de l’Opéra est sans doute le plus célèbre des romans de Gaston Leroux. Peuvent en témoigner les nombreuses adaptations cinématographiques dont le livre a fait l’objet: Rupert Julian2 (1925), Arthur Lubin (1943), Terence Fisher (1962), Brian de Palma (sous le titre Phantom of the Paradise, en 1974), Dario Argento (1998), etc. Comment expliquer la fascination exercée par ce roman sur des générations de cinéastes? Dans la plus pure tradition du roman populaire, Gaston Leroux a, certes, composé un récit fait de rebondissements spectaculaires, mais le principal attrait de l’œuvre réside sans doute dans la topographie qu’elle met en place. L’opéra Garnier, cet édifice un brin clinquant qui accueille les spectacles les plus prestigieux, auxquels se presse la haute société parisienne, est aussi un espace labyrinthique fait de portes dérobées, de souterrains et de chausse-trapes à forte valeur symbolique. En outre, rédigeant Le Fantôme de l’Opéra, Gaston Leroux remet à l’honneur un genre qui avait suscité l’engouement des lecteurs cent ans plus tôt: le roman gothique.



https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/le-fantome-de-lopera-de-gaston-leroux-labyrinthe-et-manipulation/

jeudi 20 juin 2024

https://www.ecoledeslettres.fr/relire-matin-brun-de-franck-pavloff-un-phenomene-dedition-contre-lextreme-droite/

Janvier 1999, mon libraire (Bertrand, de La Nouvelle Librairie à Saint-Brieuc) me fait cadeau d’une plaquette de quelques pages, sortie il y a à peine deux mois. Un petit livre brun barré d’une croix noire et qui a pour titre Matin brun. Le nom de l’auteur, Franck Pavloff, me dit vaguement quelque chose, je l’associe à la Série noire ou au Poulpe[1], mais comme je ne suis pas un grand amateur de polars français, je ne le connais pas. Ce qui m’intrigue, c’est que ce soit Cheyne, l’éditeur de poésie, qui ait publié ce petit livre.

Bertrand, en me le tendant, me dit : « Lis-le. Je suis sûr que tu m’en achèteras d’autres… Pour les offrir. » Il n’avait pas tort. J’enseignais alors en lycée technique et professionnel, on m’avait confié des heures d’histoire, et il n’était pas rare, quand on abordait la Ve République, d’entendre un « Jean-Marie » lancé à l’encan. Petite provocation d’élève, pour voir… Jean-Marie Le Pen avait fait 15 % aux élections présidentielles de 1995, et sa petite entreprise continuait de progresser. Je ne relevais généralement pas les provocations d’élèves, mais les brèves discussions qu’on peut avoir parfois en fin de cours me révélaient que beaucoup de jeunes avaient cédé aux sirènes de l’extrême droite. Comment pouvait-il y avoir un tel décalage entre cette génération et la mienne ?

Ma génération était celle des enfants de la guerre. Mes parents avaient une dizaine d’années en 1945, le traumatisme laissé par la découverte des camps de concentration et l’horreur nazie étaient encore dans toutes les mémoires. Nos professeurs nous avaient fait lire Camus, Aragon, Sartre. Nous connaissions tous les dernières paroles de La Résistible Ascension d’Arturo Ui[2] (« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde »). Nous avions tous en tête le final en demi-teinte de La Peste : « Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

Alors j’ai lu Matin brun en classe. J’ai parlé aux élèves de ces personnages de Charlie et du narrateur, deux braves types qui aiment siroter un café tranquille, jouer au tiercé, regarder la finale de la Coupe des coupes ou se faire une partie de cartes. Quand ils apprennent qu’une directive leur impose de tuer les chats et chiens qui ne sont pas bruns, ils le font, se disant qu’au fond, ce n’est pas très grave. Mais la politique de ségrégation ne s’arrête pas là : bientôt la presse libre disparaît, certains livres (« une affaire pas très claire » pour le narrateur) sont retirés des bibliothèques. Il devient prudent d’utiliser l’adjectif brun ou brune à la fin de ses phrases : « […] après tout, le langage c’est fait pour évoluer et ce n’était pas plus étrange de donner dans le brun, que de rajouter ‘‘putain con’’, à tout bout de champ… »

De compromissions en petites lâchetés, Charlie et son ami acceptent l’état brun jusqu’au jour où l’impossible se produit : ce sont les propriétaires de chiens bruns qui sont visés, puis tous ceux qui en ont possédé un. Charlie disparaît.

Je ne suis pas sûr d’avoir convaincu mes élèves de l’époque, qui, très pragmatiques, trouvaient absurde le programme de « l’état brun ». Mais qu’importe, le texte était accessible ; chez certains, il a fait mouche. Il a permis de montrer comment la mise en place d’un état autoritaire passe par des mesures qui semblent anodines, mais dont l’arbitraire est toujours significatif d’une menace.


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vendredi 14 juin 2024

Parcours sur les émancipations créatrices : le voyage, source d’inspiration


La question de l’émancipation est au cœur de la poésie rimbaldienne, on a pu le voir avec la séquence que nous lui avons consacrée. Partant d’une poésie proche de la poésie parnassienne le jeune Rimbaud s’affranchit peu à peu des règles et tourne en dérision la figure du poète dans « Ma bohème ». Avec Une saison en enfer et Les illuminations, il adoptera la forme du poème en prose ou le vers libre pour manifester la trajectoire fulgurante d’un jeune homme qui traverse les aléas de l’existence en choisissant la démarche poétique pour idéal et en y renonçant pour vivre malgré tout. Au poète fugueur succède l’homme des grands voyages qui parcourt l’Europe à pied pour finir en Abyssinie. La thématique des voyages était au cœur de sa poésie, l’objet de notre groupement de texte sera d’interroger le lien que le poète semble susciter spontanément entre poésie et émancipation. Il s’agira donc moins d’interroger la question de l’émancipation formelle (qui peut néanmoins être abordée) que de s’intéresser à la manière dont les poètes envisagent le voyage. Pour rester dans le cadre du programme de première nous n’utilisons que des œuvres des XIXe, XXe et XXIe siècles.

Baudelaire, « Un hémisphère dans une chevelure », Le Spleen de Paris, 1869 ;

Laforgue, « Complainte de la lune en province », Les Complaintes, 1885 ;

Mallarmé, « Brise Marine », Poésies, 1887 ;

Cendrars, ouverte de La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913

Segalen, Poème LIII extrait de Tibet (1919), 1979 ;

Yvon Le Men, « Dans le train qui va de Cluj-Napoca à Timişoara », Les continents sont des radeaux perdus, 2024.

On demandera en outre une lecture cursive du recueil d’Yvon Le Men paru récemment aux éditions Bruno Doucey, Les continents sont des radeaux perdus.


https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/parcours-sur-les-emancipations-creatrices-le-voyage-source-dinspiration/

samedi 16 mars 2024

Gallimard publie de nouvelles traductions de Raymond Chandler


La fameuse « Série noire », collection de romans policiers dirigée par Marcel Duhamel de 1948 à 1977, a fait connaître en France de nombreux romanciers américains dont le talent ne se limitait pas à bâtir une intrigue bien ficelée. Dashiell Hammett appartient désormais au panthéon de la littérature américaine, Raymond Chandler ne démérite pas à ses côtés dans cette collection. Son perfectionnisme stylistique méritait qu’on revoie la traduction de ses œuvres qui ont été singulièrement maltraitées par les traducteurs de la Série noire. Ils avaient en effet parfaitement intégré les codes du roman hard boiled (roman des durs à cuire), à savoir : action, argot et femmes fatales.

La voix singulière de Marlowe

Gallimard avait déjà entrepris un sérieux travail de révision, il y a dix ans, avec la publication, dans la collection « Quarto », d’une traduction révisée de cinq des sept romans de Chandler. The Little Sister, cinquième volume des aventures de Philip Marlowe et traduit en 1947 sous le titre Fais pas ta rosière !, s’y retrouvait sagement intitulé La Petite Sœur. Cela aurait sans doute réjoui Chandler, lequel avait été déconcerté par le titre français – en argot, une rosière est une jeune fille vertueuse. Seules les traductions réalisées par Boris Vian n’avaient pas été touchées. Si elles ne sont pas complètement mauvaises, elles sacrifient quand même au goût de l’époque, et on a du mal à entendre la voix du privé de Chandler dans les choix stylistiques opérés par l’écrivain. « Je la calottai encore un peu. Elle n’y fit pas du tout attention » devient « Je lui ai donné quelques gifles supplémentaires. Ça ne l’a pas dérangée. » (traduction nouvelle de Benoît Tadié). Il est évident que l’utilisation du passé composé rend de façon plus efficace la langue de Chandler qui est une langue parlée. Quant au verbe « calotter », il a une connotation argotique que n’a pas l’anglais slap (claquer, gifler). Benoît Tadié (Le Grand sommeil) et Nicolas Richard (La Dame du lac) se sont, chacun à leur manière, attachés à nous faire entendre la voix de Philip Marlowe, héros et narrateur des romans de Chandler.


https://www.ecoledeslettres.fr/gallimard-publie-de-nouvelles-traductions-de-raymond-chandler/


mardi 2 janvier 2024

La Saga Harry Potter : essai sur l’architecture secrète de l’oeuvre

 Avec La Saga Harry Potter - La magie de la narration, chez Third éditions, les auteurs, David et Lucas Torrès ont voulu composer une somme de référence sur l’œuvre de JK Rowling, l’objectif  étant affiché par le sous titre : mettre en évidence la « magie de la narration » dans les aventures d’Harry Potter.

La cohérence d’une œuvre foisonnante

Et c’est effectivement dans cette analyse des procédés narratifs et de l’extrême cohérence d’une œuvre foisonnante que réside la force de ce gros ouvrage. Les auteurs démontrent de façon convaincante l’existence d’une architecture secrète, fondement d’un ouvrage dont la rédaction s’est échelonnée sur plus de dix ans (le premier tome est publié en 1997, le dernier en 2007).

Le chapitre 1, « Harry Potter à l’école des sorciers », montre par exemple que les sept épreuves que traversent les héros, dans le premier tome, sont autant de mises en abyme des intrigues que développeront chacun des sept titres de la saga. Utilisant des méthodes qui rappellent la critique structuraliste, les auteurs montrent aussi que les sept tomes obéissent à un principe de composition en miroir, le toma 4 (La Coupe de feu) servant de pivot à l’ensemble de la saga. « Le quatrième volume occupe une place bien particulière au sein de la sage Harry Potter, étant donné qu’il en incarne le centre exact. Il est le point médian qui sépare en deux l’intégralité du cycle avec, d’un côté, l’âge de l’innocence, et de l’autre d’âge adulte (tomes cinq à sept) ». Convoquant des motifs et situations bien précis, les tomes 1 et 7 se répondent, de même que les tomes 2 et 6 ou 3 et 5.

https://www.ecoledeslettres.fr/la-saga-harry-potter-essai-sur-larchitecture-secrete-de-loeuvre/





jeudi 7 décembre 2023

L'école des lettres, numéro spécial dystopies : 1984, quand l’amour entre en résistance

Les programmes de troisième invitent à explorer la situation de l’individu face au pouvoir : la question est essentielle et éternelle. Gilgamesh, le premier grand roman de l’humanité, raconte l’apprentissage d’un roi, l’Iliade questionne la résistance d’Achille aux ordres qui lui sont donnés, Antigone se révolte contre un pouvoir dont elle estime les décisions illégitimes. En 1948, au moment où la paix se rétablit mais aussi au moment où les dictatures communistes affirment leur emprise Orwell imagine, sous l’empire de Big Brother, l’univers de 1984[1] qui va devenir le symbole de tous les régimes totalitaires. Dans cet univers dément où l’état introduit sa surveillance dans tous les foyers, la timide révolte de Winston, qui ne prétendait au fond qu’à l’une des dimensions les plus intimes de la vie humaine (l’amour), se voit impitoyablement écrasée. Le contrôle technologique s’exerce par le « télécran » d’Orwell qui préfigurait nos ordinateurs et internet. La version abrégée du roman autorise sa lecture par des classes de troisième, la séquence qui suit vise à faire comprendre la notion de contre-utopie et à entraîner les élèves à exercer leur réflexion sur cette question du rapport au pouvoir, elle prendra place, de préférence en fin d’année. On prévoira d’avoir fait lire l’intégralité du roman pour la séance 5. On peut consacrer des séances à la lecture silencieuse ou à la lecture de passages clés à voix haute.

Séance 1 : Qu’est-ce qu’une contre-utopie ?

Séance 2 : Winston et les affreux enfants Parsons, p. 33-34

Séance 3 : À quoi sert le Nouvlang ? p.56 57

Séance 4 : La subordonnée hypothétique

Séance 5 : L’histoire d’amour de Winston et Julia, un acte de résistance

Séance 6 : Et si Julia se mettait à raconter…

Séance 7 : L’espoir est-il permis ? p. 261-262






[1] Notre édition de référence sera l’édition abrégée du Livre de Poche Jeunesse.

lundi 4 décembre 2023

Numéro spécial de l'Ecole des lettres dystopie : De La Ferme des animaux à 1984 : comment garantir la liberté d’écrire ?

 


Avec 1984 Orwell questionne le statut de la littérature, dans un dialogue avec Syme, apologiste de la dictature, Winston, le héros du roman, apprend que le but du nouvlang (le nouveau langage que le parti tente d’imposer), c’est l’anéantissement du patrimoine littéraire. Chaucer, Dante, Milton, Byron sont condamnés[1]. L’existence même de la littérature qui manifeste la complexité de l’esprit humain remet en question la pensée simpliste que diffuse le régime de Big Brother. Mais, d’une manière générale, Orwell considère que l’acte d’écrire authentique, parce qu’il est une manifestation fondamentale de liberté, s’oppose à toutes les modalités de l’autorité.

Dans L’Empêchement de la littérature[2], un essai publié en 1946, il montre que les démocraties occidentales sont, elles aussi, les ennemies de cette liberté : « les barons de la presse, les magnats du cinéma et les bureaucrates » y sont décrits comme des censeurs. Et l’auteur de 1984 en arrive à la conclusion que la fonction de l’écriture est nécessairement politique. Nous « sommes désormais habités, écrira-t-il dans « Les écrivains et le Léviathan »[3], par une sorte de scrupule que ne connaissaient pas nos aïeux, une conscience de l’immensité de l’injustice et de la misère du monde, ainsi que par un sentiment de culpabilité qui nous dit qu’il faudrait y faire quelque chose, ce qui rend impossible toute attitude purement esthétique envers la vie. Personne, à présent ne pourrait se vouer aussi exclusivement à la littérature que Joyce ou Henry James. » C’est un mouvement de compassion intense qui pousse Orwell à épouser la cause du socialisme, dans les dernières années de sa vie.

https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/de-la-ferme-des-animaux-a-1984-comment-garantir-la-liberte-decrire/




[1] Cf. notre édition de référence, Orwell, 1984, trad. de G. Guillier, Le Livre de Poche Jeunesse, 2021.

[2] Orwell, L’Empêchement de la littérature, RN éditions, 2020.

[3] Orwell, Pourquoi j’écris et autres textes politiques, Folio, 2020.

vendredi 8 septembre 2023

Les neiges du Kilimandjaro de Joseph Kessel, séquence pour 4e

 Présentation : Joseph Kessel qui fut l’un des grands reporters du XXe siècle est aujourd’hui surtout connu surtout pour ses œuvres romanesques, la plus connue est sans conteste Le Lion, qui fut l’un des grands succès d’édition de Gallimard, mais on lui doit aussi des romans qui ont fait l’objet d’adaptations cinématographiques populaires comme La Passante du Sans-souci ou Belle de jour. Le Paradis du Kilimandjaro qui servira de support à notre séquence est un recueil de quatre reportages initialement publiés dans le recueil intitulé La Piste fauve en 1954. Les deux premiers (« La Clairière aux pygmées » et « Les derniers Dieux du Nil ») rapportent le voyage qui conduisit un Kessel soucieux de découvrir la riche faune africaine aux alentours des sources du Nil près des chutes de Murchison. Les deux suivants évoquent son séjour au Kenya dans la réserve d’Amboseli, ces deux reportages portent aussi témoignages des acteurs, lieux et fait qui devaient inspirer la trame de son roman à venir, Le Lion, publié deux ans plus tard.

Les trois premiers reportages traduisent la fascination qu’a pu exercer l’Afrique sur le reporter qui s’émerveille des beautés d’une nature restée vierge. Dans un monde en pleine mutation, Kessel a parfaitement conscience du caractère exceptionnel des expériences que la terre africaine lui fait vivre. Chacun des trois reportages est construit comme un récit initiatique où, appréhendant la beauté surnaturelle du monde, le reporter narrateur semble renouer avec ses propres origines et trouver dans l’harmonie avec la nature un sens à l’existence. Le quatrième reportage, plus anecdotique, même s’il n’est pas dépourvu de toute dimension initiatique, rapporte les événements qui ont inspirée l’intrigue du Lion.

 La séquence permettra de montrer comment, dans un premier temps, l’écriture du reportage peut entretenir la flamme lyrique et traduire l’enthousiasme né d’un mouvement de communion avec le monde. L’écriture demeurant celle du journaliste, les précisions spatio-temporelles y prennent une importance particulière et nous étudierons donc les compléments circonstanciels de temps et de lieu. La deuxième partie de la séquence sera consacrée à la comparaison entre le fait divers qui inspire une œuvre littéraire et l’œuvre elle-même. Nous verrons donc comment les témoignages qu’a recueillis Kessel l’on conduit à écrire le lion. On pourrait très bien faire suivre cette séquence d’un groupement de texte comparant les grandes œuvres littéraires aux faits divers qui les ont inspirés (de Moby Dick à l’Adversaire en passant par Le Rouge et le Noir).

https://nrp-college.nathan.fr/sequences/joseph-kessel-le-paradis-du-kilimandjaro/





mardi 2 février 2021

Interview au sujet d'Orwell, réalisée pour la NRP

Penguin place l’œuvre l’Orwell aujourd’hui tout en haut de la liste de ses bestsellers. Cela vous surprend-il ?

Est-ce qu’on peut vraiment être surpris d’un tel résultat ? Nous vivons une époque extrêmement anxiogène, où les gens qui lisent cherchent des réponses à leurs questions. Avant l’épidémie de la covid il y a eu celle du populisme. Le brexit qui a eu raison de l’union européenne, Erdogan, Bolosnaro, Trump… Qui aurait cru qu’on verrait un jour un président américain inciter ses supporters à s’en prendre au capitole ?

L’épidémie qu’on vit actuellement à conduit les gouvernements à prendre des mesures autoritaires qui posent aussi question sur la politique. Qui sont les penseurs accessibles qui ont réfléchi à ces questions ? Montesquieu, Rousseau, qui sont un peu lointains, Marx dont on se méfie aujourd’hui. Restent des gens comme Camus ou Orwell qui bénéficient du statut de classiques, restent abordables et ont eu le mérite de ne pas céder aux sirènes de l’idéologie.

Orwell plus que Camus encore parce que la politique est l’affaire de sa vie, la matière de son écriture. Je cite dans la préface Pourquoi j’écris, un essai qui montre à quel point Orwell est lucide dans sa pratique de l’écriture : « C’est toujours là où je n’avais pas de visée politique que j’ai écrit des livres sans vie. »

Oui Orwell rentre en collision avec les problématiques de notre temps d’autant que depuis la généralisation d’internet, le monde de 1984 est devenu possible. La Chine de XI jinping n’en semble pas si éloignée que ça. Orwell avec ses analyses politiques, avec ses romans nous donne les clés pour comprendre ce monde.

Quelle lecture de La Ferme des animaux peuvent faire des jeunes d’aujourd’hui pour lesquels la référence au système soviétique est nettement moins présente ? Peut-on justement (faut-il ?) déconnecter le texte de son contexte ?

La première réaction des élèves à qui l’on met la Ferme des animaux entre les mains est une réaction de rejet. Oh un livre de bébé… Le professeur qui veut faire lire la Ferme des animaux est tout de suite obligé de se justifier. Je suis assez reconnaissant aux éditions du Livre de Poche Jeunese car ils ont trouvé une couverture attractive qui va nous faciliter la tâche. Le regard de Napoléon qui embrase le monde est inquiétant à souhait et montre tout de suite qu’on n’a pas affaire à une simple histoire d’animaux.

Faut-il contextualiser ? Il y a deux écoles à ce sujet et personnellement je n’ai pas de religion sur la question. J’ai fait mes études à l’époque où le structuralisme dominait dans les universités, époque où l’on ne se préoccupait peu du contexte où l’on pensait pouvoir démontrer la littérarité d’une œuvre en observant les structures récurrentes, l’architecture savante de l’œuvre. La vulgarisation du structuralisme, les schémas narratifs qu’on n’interprète pas, les schémas actantiels sont un peu dévalorisés. Il n’empêche que, pratiquée avec intelligence, c’est une méthode qui montre quelque chose.

Le schéma narratif selon lequel les cochons dupent les autres animaux est à peu près le même tout au long du livre, simplement les cochons deviennent de plus en plus gros, de plus en plus forts et leurs mensonges se font de plus en plus gros. On peut passer par ce type d’analyse et arriver je pense à dégager la substance de l’œuvre qui vise finalement à dénoncer le mensonge en politique.

Maintenant rapporter le texte à son contexte est évidemment utile, on prend toujours plaisir à faire trouver les parallèles qui existent entre Napoléon et Staline, Boxeur et Stakhanov, Major et Marx, Boule de Neige et Trotsky. C’est utile, je pense qu’il faut ramener cette lecture à l’expérience qu’Orwell a eu de la guerre d’Espagne au désenchantement qui l’accompagne. Simon Leys dans un essai paradoxal qu’il intitulera Orwell ou l’horreur de la politique montre comment Orwell, (je crois que je le raconte aussi dans la préface) a pris conscience de la duplicité des staliniens. Alors que les républicains se replient en Catalogne, les staliniens en profitent pour éliminer les trotskistes, et cette tromperie qui fait l’objet d’un des plus beau livre d’Orwell, Hommage à la Catalogne, explique aussi que l’écrivain ait eu besoin de solder ses comptes avec Staline.

Mais au-delà de Staline, Animal Farm est un livre qui dénonce toutes les formes de mensonges politiques

 Comment êtes-vous venu à la traduction ?

Je ne suis pas traducteur, je suis avant tout professeur de français, j’enseigne à temps plein entre collège et lycée. Mais dans le titre un peu pompeux qu’on nous donne aujourd’hui - il semble plus prestigieux d’être professeur de lettre que professeur de français – bref, dans professeur de lettres, le mot lettres est au pluriel. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ca peut renvoyer à la tradition des lettres classiques mais je crois plus volontiers que lorsqu’on est professeur de lettres modernes on est professeur de littératures au pluriel. On est amené à montrer que la littérature française n’est pas une littérature qui s’est épanouie seule dans son coin. L’Italie au XVIe, l’Allemagne fin XVIIIe, l’Angleterre avec les influences de Shakespeare et de Walter Scott sur le romantisme ont joué un rôle fondamental dans la construction de l’édifice.

J’ai envie de dire que c’est l’amour de la littérature qui m’a conduit à la traduction. J’avais réalisé plusieurs classiques pour l’école des loisirs, les Fables de Florian, les Contes d’Hoffmann et j’ai eu envie de faire une édition du Peter Pan de James barrie, un livre formidable, plein de fantaisie, d’invention. Un livre sombre aussi, trop mésestimée. Bref !  L’école des loisirs n’avait les droits d’aucune traduction, j’ai relu le livre en anglais et je me suis lancé.

Que vous apporte, à titre personnel, la pratique de la traduction ? Quelle peut-être la richesse pédagogique de cet exercice pour des élèves qui le pratiqueraient régulièrement ?

A titre personnel, je prends la traduction comme un défi. Je connais des traducteurs qui travaillent pour l’industrie et traduisent des notices, j’en ai connu d’autres qui travaillaient à la traduction de roman sentimentaux. Ils font tous un travail utile mais en ce qui me concerne et comme ce n’est pas mon travail je peux et je n’ai d’ailleurs l’envie de traduire que des textes littéraire, or évidemment traduire un texte littéraire est un défi. Un défi qu’il faut aborder humblement car traduire un génie dans toutes les dimensions qu’il a su imprimer à son œuvre est impossible. 

 Traduttore, traditore, c’est bien connu. Et c’est juste. Je m’y suis essayé avec la poésie d’Emily Brontë, mais elle y perd évidemment une grande partie de sa saveur, les jeux de sonorités notamment si essentiels à la poésie. La traduction curieusement me replonge au cœur de mon métier de professeur de lettres, et traduire un texte littéraire c’est chercher à restituer cette littérarité du texte. Ce surcroît de plaisir esthétique dont parle Freud qui nous amène à goûter particulièrement les œuvres littéraires. Quant à la richesse de l’exercice pour des élèves amenés à le pratiquer; je ne saurais trop vous répondre, n’étant pas professeur d’anglais. 

C’est un exercice évidemment éminemment formateur en ce qu’il oblige à comprendre la langue mais aussi l’intentionnalité d’un discours et à le passer dans sa langue. L’exercice a aussi évidemment le mérite de conduire celui qui le pratique à s’interroger sur les ressources que lui offre sa propre langue, la grammaire, les sonorités.

Les élèves de 1re et Tle qui suivent la spé Anglais ont de l’ « initiation à la traduction ». Quelles vous semblent les principales difficultés de la traduction de l’anglais au français ? Pourriez-vous donner quelques exemples de ce qui « résiste » à la traduction ?

Anglais / français ? Le français est la langue de Descartes, c’est une langue qui s’organise au XVIIe siècle et qui se veut rationnelle, l’anglais est la langue de Shakespeare qui peut-être s’attache moins à décrire la réalité comme quelque chose de fixe. C’est aussi une langue accentuée qui convient particulièrement à la poésie, à l’expression du sentiment et des impressions. Le verbe anglais supporte tout un tas de postpositions qui vont permettre d’en nuancer le sens. J’ai envie de dire que les principaux écueils sont là : comment rendre cette rythmique de la langue et ces nuances ?

Je pense à la première phrase du roman, par exemple qui évoque M. Jones rentrant chez lui complètement saoul. La rythmique da la phrase est incohérente et retranscrit bien l’ivresse de M. Jones, il est difficile de faire la même chose en français, je me suis amusé à jouer avec les sons pour obtenir une allitération en p qui donne un peu le même effet.

J’ai dû faire quelque chose  d’assez semblables avec le moment ou Napoléon fait intervenir ses chiens : il se produit un barouf épouvantable qui tétanise toute le monde, là aussi j’ai compensé le manque d’accentuation du français par des allitérations en k et en r pour montrer la férocité des chiens.

Mais fondamentalement, je crois avec Bachelard que la traduction est un exercice essentiel qui nous ouvre des portes sur les autres cultures, et que l’essentiel est dans la restitution de l’imaginaire !

Sans se référer nécessairement aux programmes, quelle place aimez-vous donner aux littératures étrangères, et en particulière à la littérature anglaise dans les cours de français ?

En 2017 j’ai écrit un plaidoyer pour une ouverture sur la littérature européenne, « Pour des programmes ouverts sur la littérature européenne » (dans L’école des lettres), j’y expliquai que nous sommes terriblement centrés, au lycée,  sur la culture française, c’est sans doute dû à notre sempiternel exercice de l’explication de texte, qui exige une analyse du lien fond forme pour aller vite. La spécialité littérature philo a partiellement comblé mes vœux. J’ai la chance de l’enseigner actuellement. Nous avons travaillé sur les nouvelles de Poe pour aborder la question des limites du moi et la critique psychanalytique. Actuellement nous commençons l’étude des Robots, et il n’est pas rare que je donne les textes en anglais et en français.

J’ai coutume de dire à mes élèves que la littérature est une langue universelle je ne voyais d’ailleurs aucun inconvénient, à l’époque où les professeurs de français de 1ère pouvaient choisir leurs œuvres à faire étudier à mes élèves des pièces de Shakespeare ou à introduire dans un groupement de textes un extrait de Goethe, de Byron ou de Mary Shelley.

Au collège, je trouve que la traduction rend justement plus facile la prise en main des classique, Shakespeare marche mieux que Corneille en 4e

Avez-vous déjà essayé de travailler avec des professeurs de langue ?

Oui, la littérature nous conduit sur des terrains communs en terminale, je le disais tout à l’heure.

Et  en collège, j’ai déjà emmené mes élèves sur les traces de Daphné du Maurier ou d’Agatha Christie en Cornouailles, de Shakespeare dans les Costwolds. Il est plus facile en collège de monter des projets interdisciplinaires qu’en lycée. J’aime bien emmener les élèves sur les lieux qui ont inspiré leurs auteurs. Si on se promène sur les collines de Haworth ou a vécu Emily Brontë on comprend l’âpreté de Wuthering Heights.

Si vous deviez conseiller des œuvres de littérature anglaise à des collégiens et des lycéens, que leur conseilleriez-vous ?

Les grands romans d’aventure sont ango-saxons : on pense à Stevenson bien sûr, mais aussi  à Jack London, à Kipling, ou à Falkner qui peuvent fournir des œuvres particulièrement intéressantes pour des élèves de 5e. Les romans du XIxe peuvent s’avérer passionnants j’ai une affection particulière pour les sœurs Brontë auxquelles j’ai consacré un essai biographique. Je trouve que Jane Eyre ou Agnes Grey sont des œuvres magnifiques  pour montrer l’émergence de valeurs féministes au XIXe.

Jack London et Le Peuple de l’Abîme peuvent donner une magnifique leçon de journalisme engagé à des 4e.

Stevenson, Wilde, ou Dickens sont excellents pour aborder le fantastique.

Au lycée Jane Austen rencontre souvent un franc succès chez les jeunes filles. Les romanciers américains, Steinbeck, Hammett, Hemingway, Eskirne Caldwell, Carson Mc Cullers sont parfaits pour aborder le réalisme. La science fiction intéresse souvent les jeunes et les contre utopie d’Huxley, d’Orwell  d’Ira Levin sont de grands textes littéraires.  Il y a une multitude de choix…

vendredi 20 décembre 2019

Christmas tree

Carte postale, 1907.
For whom have I 
As yeat another year is ending 
Decked this Christmas-tree 
In blown-glass coloured balls and birds and shining spheres 
And glitter on the ever-green 
And living boughs ? 
Who from the young 
Who will come briefly to visit me 
Will find magic in these tinsel stars, hear what they sing 
Of memories not theirs, who must live on Into years farther yet from Bethlehem? 
Not, not for the living, It is my ghosts who will keep Chritmas Past with me, 
And it should be that an old woman In all my remenbered and unremenbered presents be 
With those who loved me, yet with whom, indifferent then, 
Only now I am. 

Kathleen Raine, The Presence, 1987.

Pour qui ai-je,
Alors qu’une autre année s’achève encore
Décoré ce sapin de Noël
De boules de verre colorées, d’oiseaux et des sphères scintillantes
De paillettes sur les branches toujours vertes
Et vivantes?
Qui, parmi les jeunes gens
Qui brièvement me rendront visite,
Trouvera de la magie dans ces étoiles étincelantes, qui entendra ce qu'elles murmurent
De souvenirs qui ne sont plus à eux, et qui doivent rester en vie
En ces années qui toujours plus s’éloignent de Bethléem ?
Non, pas pour les vivants,
Ce sont mes fantômes qui garderont avec moi les Noël Passées
Comme il se doit pour une vieille femme,
A travers tous ces présents que ma mémoire a conservés ou effacés, d’être
Avec ceux qui m’ont aimée, autrefois indifférente, c’est seulement maintenant
Que je suis avec eux.