Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

mardi 24 mars 2009

Quelques aphorismes d'Oscar Wilde

Les femmes sont faites pour être aimées pas pour être comprises.
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Recommander aux pauvres d'être économes est à la fois grotesque et insultant. cela revient à demander à un homme qui meurt de faim de manger moins.
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Les amateurs de musique sont totalement déraisonnables. Ils nous demandent d'être parfaitement muets au moment ou nous aimerions être absolument sourds.
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J'adore les scandales qui concernent les autres, mais les scandales qui me concernent ne m'intéressent pas. Ils n'ont pas le charme de la nouveauté.
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Dans un temple tout le monde devrait être sérieux à l'exception de l'objet du culte.
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On peut résister à tout sauf à la tentation.

Oscar Wilde, Aphorismes, trad. de Bernard Hoepffner, Mille et une nuit, 1995.

lundi 23 mars 2009

Locked gates de Kathleen Raine


The locked gates

Everywhere the substance of earth is the gate that we cannot pass.
Seek in Hebridean isles lost paradise,
There is yet the heaviness of water, the heaviness of Stone
And the heaviness of the body I bring to this inviolate place.
Foot sinks in bog as I gather white water-lilies in the tarn,
The knee is bruised on rock, and the wind is always blowing.
The locked gates of the world are the world's elements,
For the rocks of the beautiful bills hurt, and the silver seas drown,
Wind scores deep record of time on the weathered boulders,
The bird's hot heart consumes the soaring life to feather and bone,
And heather and asphodel crumble to peat that smoulders on crofters fires.

Kathleen Raine, Collected Poems, Counterpoint, 2001.


Les Portes closes

La substance de la terre est partout le portail que nous ne pouvons franchir.
Aux Îles Hébrides, je cherche le paradis perdu,
Il y a la pesanteur de l'eau, la pesanteur de la pierre
Et la pesanteur du corps que je conduis en ce lieu inviolé.
Le pied s'enfonce dans la vase comme je récolte des nénuphars sur le lac,
Le genou est meurtri par la roche, le vent souffle toujours.
Les portes closes du monde, ce sont les éléments de ce monde,
Car les rochers des collines superbes meurtrissent, et les mers d'argent noient,
Le vent, à toute vitesse, écorche les galets burinés,
Le cœur fiévreux de l'oiseau consume sa vie aérienne, jusqu'à la plume et l'os,
Et la bruyère et l'asphodèle se désagrègent, tourbe qui se consumera aux feux des pauvres.

Trad. Stéphane Labbe

dimanche 15 mars 2009

A mon seul désir

De retour de Paris, il me restera curieusement de ce séjour la vision de cette fameuse Dame à la licorne. Contemplation, recherche, le mystère reste intact. Qu'est-ce qui s'y dit, s'y dévoile et s'y dérobe?
Oeuvre mystérieuse, messagère d'un autre temps et dont on pressent que le message qu'elle veut délivrer relève de l'intemporel.
Observons le décor, une sorte d'île verdoyante, deux groupes d'arbres symétriques en nombres et en tailles mais dont les essences diffèrent. Deux fois quatre... La quaternité, quatre! le chiffre relève de la perfection, du moins en ce monde.
Une tente vide, au fronton : l'inscription "à mon seul désir". La tente est bleue couverte de flammèches qui me font penser aux représentations traditionnelles de l'Esprit saint, un héraldiste me donnerait sans doute une définition prosaïque de ce signe mais je ne veux pas l'entendre. Le vide et l'Esprit se conjuguent pour former "mon seul désir".
L'Unique.
Que fait-elle la Dame? Elle prend ou se dessaisit? Je veux y voir quelque chose qui tienne au renoncement, à la paix retrouvée de l'esprit qui, ayant compris le prix des désirs insatisfaits, se tourne vers un vide salvateur.
Conséquence : la vie s'équilibre; lion et licorne se mettent au garde-à-vous, sexe et pureté, vaillance et instinct de survie, force et harmonie, destruction et beauté.
Le quatrième arbre s'épanouit, tisse ce lien entre ciel et terre, passé, présent et avenir. Les animaux dont la présence est acceptée dans le jardin insulaire trouvent un écho dans le ciel.
Et la dame, de rouge vêtue, habite en sa tente bleue.

Lien vers le site du musée de Cluny, musée national du Moyen-Âge :

samedi 7 mars 2009

Actualité d'Oscar Wilde

Après Florian et les Brontê me voici sur les traces d'Oscar Wilde! L'Ecole des loisirs s'apprête à mettre sur le marché une nouvelle traduction du Portrait de Dorian Gray, livre culte s'il en est! Boris Moissard est l'auteur de cette traduction qui devrait permettre aux adolescents d'entrer dans l'univers complexe et raffiné de l'ami Dorian. Sans affadir l'oeuvre, il parvient à restituer la complexité de l'intrigue et la virtuosité stylistique de l'auteur tout en allégeant le roman des nombreuses considérations sur l'art qui viennent souligner la dimension allégorique de l'histoire.
Au-delà de l'anecdote fantastique, - mais est-ce vraiment du fantastique ? on rappellera qu'à juste titre, Tororov voit en l'allégorie une limite à la crédibilité du surnaturel - le roman pose de nombreux problèmes qui certainement intéresseront la jeunesse. En premier lieu, le problème du mal que Wilde expose dans une perspective quasi existentialiste - "je me construis par mes actes". Il me semble que cette question du mal revient en force hanter la littérature de jeunesse : il y a eu Harry Potter que ses rapports intimes avec cette figure personnifiée du mal qu'est Voldemort ont inquiété tout au long des sept tomes de la sage; il y a la jeune Bella de Stephenie Meyer qui, par le biais du vampirisme explore sa propre part d'ombre. Le Dorian Gray de Wilde se présente aussi à l'évidence comme l'un de ces expérimentateurs de l'ombre mais à l'inverse d'Harry Potter qui sort victorieux de l'expérience Dorian Gray succombe à l'attrait maléfique du portrait - du narcissisme donc.
La question de la création artistique est aussi au coeur du roman : Wilde y a transposé ses propres interrogations sur le rapport entre élan créateur et sexualité. S'il anticipe ainsi la réflexion freudienne, il me semble aussi pressentir les recherches de Jung : la mort de Sybil Vane (figure de l'anima) est aussi le début d'une descente aux enfers qui n'autorisera aucune rédemption. Coupé de son âme Dorian Gray n'est plus qu'un automate social livré aux aléas d'une vie sans véritable saveur.
On trouvera par ailleurs dans le roman de Gyles Brandreth, Oscar Wilde et le jeu de la mort, publié en 10/18 un saisissant portrait de notre auteur. Outre une intrigue parfaitement menée, Brandreth recrée avec jubilation la figure d'Oscar Wilde avec lequel on sent qu'il entretient un rapport passionné. Mettre en scène un personnage aussi truculent était un véritable défi, Brandreth s'en tire avec les honneurs. Son héros pétille d'intelligence, distille les aphorismes avec un sens de la répartie jamais mis en défaut, c'est un Wilde humain, parfois sentencieux mais toujours drôle dans l'ironie que ressuscite notre auteur. On appréciera de croiser le rude Conan Doyle qui fut l'ami sincère de Wilde et je ne sais si l'on doit accorder crédit à l'anecdote qui ferait de l'auteur du portrait de Dorian Gray l'inspirateur de Mycroft Holme. J'avais choisi ce roman afin de trouver la motivation pour lire l'une des nombreuses biographies de Wilde, prélude nécessaire à un travail sur le roman. C'est gagné, j'ai effectivement envie d'en savoir plus sur Wilde mais je me laisserais volontiers aller à lire le second opus des aventures imaginées par Brandreth.

Un article intéressant du Magazine littéraire sur Brandreth :


http://www.magazine-litteraire.com/content/recherche/article?id=12870

mercredi 18 février 2009

Les soleils d'Emily Dickinson

Encore un petit poème d'Emily Dickinson (1830-1886), jeune femme étonnante. Elle n'a presque rien publié de son vivant, quelques poèmes épars dans des revues. Quelques voyages à Boston, Philadelphie et Washington exceptés, elle ne quitte pratiquement jamais sa petite ville natale Amherst. Elle aura toute sa vie durant une propension à tomber amoureuse des hommes qu'elle approche mais finit sa vie seule. Elle entretient avec ses proches et avec le critique Thomas Wentworth Higginson qu'elle considère (hélas!) comme son maître - il faut dire que le maître n'avait pas vu le génie de l'élève et lui déclara tout de suite que ses poèmes étaient "impubliables" - une correspondance passionnée, à la tonalité tantôt humoristique, tantôt lyrique - certaines lettres livrent même une introspection des plus poignante. A partir de 1864, Emily ne quittera plus Amherst, ni même la propriété familiale, elle observe le monde de ce point fixe, qu'est Amherst et recueille ses poèmes dans des cahiers qu'elle coud à la main.


The longuest day tat God appoint...

The longest day that God appoint
Will finish with the sun.
Anguish can travel to it's stake,
And then it must return.

Pièce 1153, in Emily Dickinson, Car l'adieu c'est la nuit, Poésie Gallimard, 2007.

Le jour le plus long que Dieu ait fixé
Finira en même temps que le soleil.
L'angoisse peut circuler jusqu'à ses racines
Il lui faut ensuite s'en retourner.

Essential Oils

Essential Oils - are wrung -
That Attar from the Rose
Be not expressed by Suns - alone -
It is the gift of screws -

The General rose - decay -
But this - in Lady's drawer
Make Summer - When lady lie
In Ceaseless Rosemary.

Les huiles essentielles - sont extraites
Quintessence de la Rose
Que le soleil ne peut prodiguer - seul -
C'est le don de l'écrou -

Toute rose, parce que rose - se fane -
Cette fragrance - dans le tiroir de la femme
Fabrique l'été - quand repose la femme
Dans la permanence du romarin.

Pièce 772, in Emily Dickinson Car l'adieu c'est la nuit, Poésie Gallimard, 2007.
trad. Stéphane Labbe
Lien vers le Emily Dickinson's museum :

http://www.emilydickinsonmuseum.org/

mardi 3 février 2009

L'aviateur de Yeats

William Butler Yeats est l'un des plus grands poètes du XXe siècle (1865-1939). Prix Nobel de littérature en 1923, il chante dans son oeuvre son attachement à la terre d'Irlande dont il ressuscite parfois les mythes. Sa poésie, mystique et exaltée se ressent de l'influence romantique mais témoigne d'une liberté et d'une puissance rarement atteintes en ce siècle qui eut tant de mal à simplement admirer.

An irish airman foresees his death

I know that I shall meet my fate
Somewhere among the clouds above ;
Those that I fight I do not hate
Those that I guard I do not love ;
My country is Kiltartan Cross,
My countrymen Kiltartan’s poor,
No likely end could bring them loss
Or leave them happier than before.
Nor law, nor duty bade me fight,
Nor public man, nor cheering crowds,
A lonely impulse of delight
Drove to this tumult in the clouds;
I balanced all, brought all to mind,
The years to come seemed waste of breath,
A waste of breath the years behind
In balance with this life, this death.

The wild swans at Coole, 1919.

Un aviateur irlandais pressent son trépas


Je le sais, je rencontrerai mon destin
Quelque part, là-haut, par dessus les nuages;
Je n'ai pas de haine envers ceux que je combats,
Et je n'aime pas ceux pour qui je me bats;
Mon pays à pour nom Kiltarton Cros,
J'ai pour concitoyens, les pauvres de Kiltarton.
Rien ne pourrait les rendre plus démunis
Ni même leur apporter un quelconque bonheur,
Ni les lois, ni le devoir ne m'ont conduit au combat
Ni les hommes politiques ou les clameurs de la foule;
L'impulsion solitaire de la joie seule,
M'a amené à ce tumulte des nuages;
J'ai tout bien soupesé, tout réfléchi,
Les années à venir ne me semblaient que dissipation,
De même que dissipation avaient été les années passées
Contrebalançant cette vie, ce trépas.

Les Cygnes de Coole, 1919. Trad. Stéphane Labbe

Merci à l'anonyme Jo qui m'a signalé une belle erreur de traduction

lundi 19 janvier 2009

Kathleen Raine, le monde, le feu, le néant

Kathleen Raine (1908-2003), sa poésie s’inscrit dans la filiation de Blake, d'E. Brontë et de W.B. Yeats. Elle est, au XXe siècle, l’un des exemples les plus accomplis de ce lyrisme qui fonde toute démarche poétique authentique. Son autobiographie (Adieu prairies heureuses, Le Royaume inconnu) qui a été publié chez Stock dans les années 80, met aussi en oeuvre cette exigence de vérité et d’absolu qui sous-tend sa poésie. Elle est aussi l’auteur d’essais sur Blake et Yeats qui révèle autant l’intelligence complice qu’elle a de ces poètes que sa propre poétique…

THE WORLD

It burns in the void,
Nothing upholds it.
Still it travels.

Travelling the void
Upheld by burning
Nothing is still.

Burning it travels.
The void upholds it.
Still it is nothing.

Nothing it travels
A burning void
Upheld by stillness.


LE MONDE

Il brûle dans le vide,
Rien ne le soutient.
Il voyage immobile.

Arpenteur du vide
Que la flamme maintient
Rien n’est immobile.

Il voyage brûlant,
Étayé par le vide
Arrêté, il n’est rien.

Il est le vide en mouvement
Le vide brûlant
Que maintient l'inertie

Kathleen Raine, « The World », La Pythonisse, 1943, trad. Stéphane Labbe

Article intéressant sur Kathleen Raine, dans "Nouvelles clés"
http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=551/