Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

mercredi 22 juin 2016

L'Île au trésor roman mythique

Je me suis parfois demandé si L’Île au trésor n’était pas la parfaite illustration de la boutade de Mark Twain au sujet des classiques : « Un classique est un livre que tout le monde veut avoir lu mais que personne ne veut lire. » J’ai dû, dans ma carrière d’enseignant, le faire étudier une fois à des classes de cinquième modérément motivées- c’était en 1986 ou 1987. J’ai rarement eu depuis le bonheur d’enseigner en cinquième et, lorsque cela s’est produit, j’ai plutôt choisi d’orienter la curiosité de mes élèves sur le Vendredi de Michel Tournier ou sur L’Appel de la forêt.
J’ai très peu souvent rencontré de collègue qui fasse étudier L’Île au trésor et ceux qui l’avaient fait ne manifestaient – comme moi, à ma grande honte – qu’un enthousiasme tout relatif. C’est un roman dont on recommande volontiers la lecture mais qu’au fond on n’étudie peu. C’est un roman d’aventures, genre un peu désuet s’il en est, c’est un roman sans femme – voyez avec quelle jubilation, Stevenson évoque (dans l’essai intitulé « Mon premier roman » ) la façon dont lui-même et son jeune beau fils, expédient la femme hors de l’intrigue pour ne pas ralentir le rythme par d’inutiles considérations sentimentales.
Et pourtant c’est un roman essentiel, Dominique Fernandez, dans L’Art de raconter, propose de ce roman l’une des lectures les plus intelligentes qui en ait été faite : le roman d’aventures, rappelle-t-il est « la forme naturelle » du roman et « pour cette raison », « la plus difficile à réussir. » Et d’évoquer ensuite le génie de conteur de Stevenson qui n’eut guère de rival en littérature selon lui que Stendhal.
Mais là où semble-t-il, Fernandez se manifeste  le plus clairvoyant, c’est lorsqu’il montre que le géni de Stevenson est d’avoir confié la narration à Jim Hawkins, un garçon de treize, quatorze ans : encore très jeune, que tout attire, intrigue et surprend :
« Le heurt de la canne de l'aveugle sur le sol gelé rend un son que j'appellerais « fondamental » : qui nous fait vibrer, nous, d'une émotion extraordinaire, et que nous n'oublierons jamais, pas tellement parce que cette canne est celle d'un criminel endurci et que la vie du jeune héros se trouve soudain en danger, mais parce que le son de cette canne est le premier son qui s'imprime dans la mémoire de Jim, il l'accompagnera toute sa vie, comme il nous accompagne, nous, les lecteurs ; […] et, comme toutes les premières impressions, celle-ci le poursuivra toujours, comme elle nous hante, nous autres, encore aujourd'hui. »
La vigueur du style de Stevenson tient effectivement au caractère frappant des perceptions visuelles et auditives qui nous font entrer de plein pied dans l’univers de marins, de pirates et d’auberges désolées du XVIIIe siècle. Et c’est pourquoi je m’étonne qu’on n’étudie pas davantage Stevenson car c’est un merveilleux maître d’écriture. Les conseils qu’il prodigue d’ailleurs dans ses Essais sur l’art de la fiction montrent d’ailleurs à quel point il était parfaitement conscient de ses effets.
Je crois que ce sont ces considérations toutes personnelles qui m’ont conduit à vouloir abréger le roman de Stevenson : voilà l’un des romans les plus essentiels de notre littérature qu’on lit, semble-t-il, très peu pour les mauvaises raisons exposés ci-dessus mais aussi parce que l’aventure y serait un peu poussive et certaines péripéties interminables, pour reprendre l’objection d’un collègue. Comme Dumas Stevenson se serait empâté avec l’âge. C’est à ce dernier reproche que nous avons été sensibles. Et notre édition abrégée s’est efforcée de conserver la force du roman tout en précipitant certaine péripéties de manière à le rendre plus acceptable pour des lecteurs nourris à l’aune des scènes précipités d’Indiana Jones.
La double trahison de la traduction et de l’adaptation peut-elle rendre justice à l’art du fabuleux conteur ? Nous l’espérons : Jim Hawkins conserve, dans notre version, la fraicheur de ses treize ans et ses foucades d’apprenti aventurier ; je mettrais d’ailleurs volontiers au défi quiconque n’a pas lu L’Île au trésor depuis quelques années de trouver les coupes dont je me suis rendu coupable.
Mieux qu’un classique ordinaire, L’Île au trésor a très vite accédé au rang de mythe. On ne saurait considérer le Moonfleet de James Meade Falkner comme une réécriture mais il y a, dans ce roman d’aventures, à tout le moins, hommage. Même technique narrative, même héros jeune et déterminé, mêmes thématiques. Et si nous signalons ce roman c’est parce que la fortune de Stevenson au cinéma est loin d’être évidente.
Alors que le Moonfleet de Falkner devait inspirer le génial Contrebandiers de Moonfleet à
Fritz Lang, L’Île au trésor subit de nombreuses adaptations, sans qu’il soit possible d’identifier une seule version à la hauteur du roman. C’est peut-être la première, celle de Victor Flemming (1934) qui dessert le mieux l’histoire de Stevenson même si le filme souffre de cet excès de longs plans statiques qui sont la marque des débuts du cinéma parlant. L’interprétation d’Orson Welles – Long John Silver dans le film de John Hough en 1972 –  séduira les inconditionnels de l’acteur qui trouve ici un rôle à sa démesure.
Falkner ne fut pas le seul à rendre hommage à Stevenson puisque le romancier Björn Larsson devait s’emparer du personnage de Long John Silver pour lui faire raconter ses aventures de pirates antérieures à sa carrière de tavernier sur le port de Bristol où Jim Hawkins le rencontre pour la première fois. Le roman est brillant, un brin désenchanté mais les clins d’œil au livre de Stevenson sont un régal – Long John Silver conçoit sa narration comme une sorte de réponse à celle de Jim.
Ce sont toutefois les scénaristes et dessinateurs de BD qui rendent au roman de Stevenson le plus bel hommage. Et, à tout seigneur tout honneur, c’est par L’Île au trésor d’Hugo Pratt que nous commencerons.
Dans l’édition Casterman, qui réunit les deux adaptations que Pratt a réalisées de Stevenson (L’Île au trésor et Enlevé ! – première partie des aventures de David Balfour) Hugo Pratt explique, dans une préface,  les liens affectifs qui l’unissent à ce récit. Comme Hawkins, Pratt devait perdre son père très jeune et, si l’on en croit l’anecdote qu’il mentionne, le dernier cadeau que devait lui faire ce père trop tôt disparu fut précisément une édition de L’Île au trésor. Dans le style expressionniste et romantique qui le caractérise, Hugo Pratt met en scène le roman de façon tout à fait saisissante : l’apparition de Billy Bonnes, par exemple, visage squelettique qui s’approche pour envahir le cadre n’est peut-être pas extrêmement fidèle à la narration de Jim Hawkins mais elle rend l’esprit de l’épisode qui insiste sur le caractère à la fois excessif et intrusif du vieux loup de mer.
Si la BD de Pratt reflète le géni de son auteur, le scénario procède à des coupes qui simplifient l’intrigue et nuisent à la crédibilité des caractères. On ne pourra pas faire ce reproche à l’adaptation en trois tomes de David Chauvel et Fred Simon, publiée cette année dans la collection « Mille Bulles » de L’école des loisirs. Les auteurs suivent scrupuleusement l’intrigue du romancier et livrent un dessin soigné et documentée plus proche, par son esthétique de la ligne claire que de l’expressionisme prattien mais qui saura attirer l’attention du professeur de français désireux d’initier ses élèves au langage de l’image. Cadrages (parfois même absence de cadre) et angles de vue sont pensés dans le but de restituer au mieux le dynamisme de la narration et l’atmosphère exotique du roman.
Avec Long John Silver, Xavier Dorison et Matthieu Lauffray utilisent le personnage de Stevenson dans une série qui renoue avec la tradition du roman d’aventures, le scénario soigné introduit de façon convaincante une héroïne séduisante (Lady Vivian Hastings) et les planches inventives, intégrant parfois de magnifiques plans d’ensemble, font de cette BD une parfaite réussite esthétique et dramatique.
Notons pour terminer que le récent Stevenson, le pirate intérieur de Rodolphe (scénariste) et René Follet (dessinateur) ne constitue pas la moins originale des entreprises ici décrites. Il s’agit d’une biographie de Stevenson qui restitue tout en finesse le parcours d’un écrivain qui n’eut de cesse de combattre la mort incarnée, dans le scénario, par le terrible Long John Silver, issu des rêves de son auteur, écarlate et menaçant à souhait. Le dessin qui élide le trait inscrit la figure de Stevenson dans une fluidité qui rappelle le romantisme de son imaginaire, l’évanescence des rêves qui ont donné naissance à son œuvre. L’entreprise pourrait faire penser – sur le mode graphique – à l’intéressante entreprise biographique d’Hervé Jubert qui, il y a quelques années confiait le soin de rédiger la vie de l’auteur, à la mort elle-même
On le voit, Stevenson et L’Île au trésor n’ont cessé et ne cessent d’inspirer. Les romanciers – nous n’avons pas ici les Hammett et Le Clézio qui ont aussi puisé la matière de certaines de leurs œuvres dans le roman de Stevenson –, les cinéastes, les scénaristes de BD font revivre avec une belle constance les personnages de Stevenson et l’intrigue de son roman, simple certes mais exemplaire, comme le sont les mythes.

Avec, par ordre d’apparition :
Robert Louis Stevenson, Essais sur l’art de la fiction, Petit bibliothèque Payot, 1992.
Dominique Fernandez, L’Art de raconter, Le Livre de poche, 2008.
Robert Louis Stevenson, L’Île au trésor, l’école des loisirs, 2013.
John Meade Falkner, Moonfleet, Phébus, « Libretto », 2012.
Björn Larsson, Long John Silver, Le Livre de poche, 2001.
Hugo Pratt & Milo Milani, L’Île au trésor suivi de Enlevé !, Casterman, 2010.
David Chauvel & Fred Simon, L’Île au trésor, (3 volumes) « Mille bulles », l’école des loisirs, 2012-2013.
Xavier Dorison & Matthieu Lauffray, Long John Silver, (4 volumes) Dargaud, 2007-2013.
Rodolphe & René Follet, Stevenson, le pirate intérieur, Dargaud, 20013.

Hervé Jubert, Stevenson. L’Aventure !, Médium documents, l’école des loisirs, 2010.

samedi 28 mai 2016

"Agatha Christie, le chapitre disparu"

Un fait divers intrigant 

Avec Agatha Christie, le chapitre disparue, Brigitte Kernel s’empare de l’un des épisodes les plus controversés de la vie d’Agatha Christie – la disparition de la romancière déjà célèbre au début de l’hiver 1926 ‑ et donne partiellement raison à François Rivière(1) qui verra dans cette péripétie l’acte de vengeance d’une  femme bafouée à l’encontre de son mari le major Christie. Rappelons les fait : en décembre 1926, le cabriolet d’Agatha Christie qui a fait une sortie de route est retrouvé en pleine campagne non loin de Guilford,
à quelques dizaines de mètres du lac de Silent Pool. Son manteau – on est en plein hiver ‑ est retrouvé à l’arrière de la voiture. Quant à la propriétaire du véhicule, elle s’est comme évanouie dans la nature.

Toute l’Angleterre en émoi 


Toute l’Angleterre se passionne bientôt pour cette disparition qui concorde si bien avec l’univers de la romancière. Si Madame Christie vient d’accéder à la renommée avec Le Meurtre de Roger Ackroyd, sa vie personnelle et sentimentale vire au cauchemar. 1926 constituera toujours pour la créatrice d’Hercule Poirot une sorte d’anus horribilis : elle a perdu sa mère dans le courant du mois de mars et à la fin de l’été, son mari Archibald lui annonce son intention de divorcer pour se remarier avec sa secrétaire, Nancy Neele.

http://www.ecoledeslettres.fr/actualites/litteratures/roman-contemporain-litteratures/agatha-christie-chapitre-disparu-de-brigitte-kernel/

"Phrères" de Claire Barré

Une bonne idée ne suffit certes pas à faire un bon roman mais il en faut quand même une pour écrire une œuvre digne de ce nom. Et la bonne idée de Claire Barré avec son Phrères, c’est de saisir, en ouverture du roman, Roger Gilbert Lecomte et son ami Daumal un 19 mars 1925, jour au cours duquel les deux adolescents ont décidé de se donner la mort. La suite du roman nous renverra onze jours plus tôt pour  nous faire vivre les journées qui précèdent le suicide programmé des deux futurs poètes.

L’idée est astucieuse parce qu’elle met en avant le poids, le rôle, l’omniprésence de la mort dans la vie et par conséquent dans l’œuvre de ces deux figures mineures de la littérature française qui pourraient bien un jour, à l’image de leur vénéré modèle Gérard de Nerval, accéder au rang des maîtres incontournables. 

La suite sur :

Elaborer une progression en terminale L

L'existence d'un programme national, la réduction des horaires à deux heures et des programmes à deux domaines d'étude, la nécessaire préparation des épreuves du bac occultent souvent la possibilité de construire l'enseignement de littérature selon une progression réfléchie et cohérente qui tiennent compte des spécificités de l’année de terminale. La réforme appliquée en 2012, tout en diminuant le nombre et la nature des domaines d’étude a maintenu un coefficient 4 à la discipline – le coefficient est le même que celui attribué à l’histoire géographie –  lui conférant une importance qui bien souvent justifie la tentation du bachotage. La plupart du temps les deux œuvres au programme sont abordées successivement par le professeur qui grosso modo passe un peu plus de quatre mois sur la première et consacre autant de temps à la seconde. Rappelons que les IO invitent à « diversifier les situations d'expression écrite et orale, sans se limiter à celles qui permettront d'évaluer les élèves à l'examen de fin d'année » et qu’elles incitent le professeur à introduire dans son enseignement des méthodes et des contenus utiles aux formations post-bac.
Nous proposons ici un exemple de progression annuelle qui vise à briser la routine des deux séquences centrées chacune sur une œuvre et à diversifier les approches pour l'année à venir, nous expliciterons ensuite brièvement les raisons de nos choix.

Séquence 1 : Introduction aux études littéraires (3 à 4 h.)
Objectifs : définir le texte littéraire, situer les approches critiques qui peuvent en être réalisées.
Séquence 2 : Lire Madame Bovary
(14 à 15 h.)
Objectifs : connaître la genèse de Madame Bovary, lire le roman et en apprécier les enjeux littéraires, s'initier aux épreuves du baccalauréat.
Séquence 3 : Situer les œuvres au programme dans leurs contextes littéraires. (7 à 8 h.)
Objectifs: réaliser un exposé oral sur les auteurs et notions esthétiques, école artistiques et/ou littéraires susceptibles d'éclairer le projet et la dimension esthétiques des œuvres. Prendre des notes.
Séquence 4 : Lire Oedipe Roi
(9 à 10h.)
Objectifs : lire la pièce de Sophocle, comprendre ses enjeux esthétiques et idéologiques en fonction du contexte de sa production. S'entraîner à l'écrit du bac.
Séquence 5 : La réception d'une œuvre dérangeante. (7 à 8 h.)
Objectifs : appréhender la dimension scandaleuse de l’œuvre de Flaubert, reconstituer le procès intenté par le ministère public. S'initier à la synthèse de texte.
Séquence 6 : De la tragédie au film à
(12 à 13 h.)
Objectifs : s'initier au langage cinématographique, analyser la lecture que fait Pasolini de la tragédie antique. Interroger les choix mis en œuvre dans le processus d'adaptation.
Séquence 7 : Les objets d'études et leur intérêt sur le plan littéraire. (5 à 6h)
Objectifs : élargir la réflexion suscitée par les domaines d’études en s’appuyant sur d’autres exemples relevant des champs littéraire ou cinématographique patrimoniaux.



Les Brontë à Bruxelles

Le 21 avril 2016, on célébrera le bicentenaire de la naissance de Charlotte Brontë. La romancière est certes connue pour son célébrissime « Jane Eyre », mais aussi pour avoir été la sœur d’Emily, auteur d’un chef-d’œuvre absolu, «Les Hauts de Hurle-Vent ». La « Brontë Society », qui a son siège au Brontë Parsonage Museum d’Haworth (le presbytère de ce village du Yorkshire où les soeurs ont passé la majeure partie de leurs brèves existences), se prépare à célébrer l’événement en multipliant les initiatives : commémorations diverses, conférences et publications. Et les librairies anglaises placent sur leurs gondoles, au milieu des best-sellers, la dernière biographie de Charlotte due à la plume experte et plusieurs fois primée de Claire Harman.
Sur le continent, l’éditeur belge CFC-Éditions anticipe le bicentenaire en publiant une traduction d’une excellente étude d’Helen MacEwan, écrivain d’origine britannique et Bruxelloise d’adoption, Les Sœurs Brontë à Bruxelles. L’ouvrage revient sur les deux années passées par Charlotte à Bruxelles. En février 1842, cette dernière, accompagnée par sa cadette, la taciturne Emily, débarque dans la capitale belge pour y parfaire son français. Elle a l’intention d’ouvrir, dans les murs du presbytère de Haworth, une école pour jeunes filles, et est persuadée que l’enseignement du français pourrait y attirer les jeunes femmes de la bourgeoisie avoisinante.
L’ouvrage d’Helen MacEwan s’intéresse autant à la biographie des deux sœurs qu’à la ville de Bruxelles dans les années 1840. Une riche documentation iconographique illustre le propos et permet au lecteur de découvrir les lieux qui ont inspiré Villette, le dernier roman de Charlotte Brontë, considéré par beaucoup (dont Virginia Woolf) comme son chefd’œuvre. La ville de Villette est, en réalité, Bruxelles, et l’intrigue reprend sur le mode fantasmatique les errances sentimentales de l’auteur.

L'intégralité de l'article sur : 
http://www.ecoledeslettres.fr/actualites/arts/21670/

Réforme, la promotion du vide

Le véritable débat sur la réforme des collèges aura-t-il lieu ? Ou serons-nous, une fois de plus obligés d'accorder crédit à ces discours, dits scientifiques et qui assurent que l'élève apprend mieux seul ou en collaboration avec ses congénères qu'avec un professeur. 
Le problème est bien aujourd’hui de savoir comment faire accéder le plus grand nombre à la culture. Et contrairement aux idées reçues, aux modes pédagogiques – car il y a des modes en pédagogie, nous sommes par exemple actuellement dans l’ère de la collaboration - elle même née de la fascination pour les outils numériques - : priorité donc aux travaux de groupes, à la performance collective. Ce ne sont hélas pas quelques heures de travaux de groupes interdisciplinaires qui donneront à l'élève en difficulté des chances accrues de réussite.
C’est à nous professeurs, en tant qu’individus forts d’une expérience, d’une passion, de faire admettre, comprendre et si possible apprécier, la valeur de ce que nous enseignons. Chaque discipline est porteuse de points de repères essentiels pour la culture et la formation d’un être humain. Il faut savoir le rappeler. L’histoire nous donne le sens de la collectivité et du devenir  humains, une appréhension de la notion de progrès, le français peut procurer le sens de l’expression juste et précise, les bases de l’esthétique, faire accéder à la subtilité du texte littéraire, les maths confrontent à la logique et à l’abstraction, les langues apprennent à communiquer différemment mais aussi à voir le monde autrement.
Ce sont ces valeurs, ces directions inhérentes à chaque discipline qu’il convient de manifester. Il est des réformes – et celle qui est en cours en fait partie – qui semblent dire aux professeurs : « Vous ne connaissez pas votre métier, vous ne savez pas transmettre, il faut faire autrement. Vous ne savez pas intéresser vos élèves, il faut qu’ils soient actifs, productifs entre eux, effacez-vous, laissez-les faire… »
L’empereur Hadrien selon Marguerite Yourcenar disait fort bien entrevoir une société où il n’y aurait peut-être plus d’esclaves mais où l’esclavage prendrait la forme plus insidieuse du divertissement. Une société où les hommes seraient esclaves de leurs divertissements. Nous y sommes. Ce qui distingue aujourd’hui les élèves qui réussissent de ceux qui échouent, c’est que bien souvent ils ont été éduqués, soutenus par des familles qui elles-mêmes savent, la valeur et les conditions de l’effort intellectuel. Ceux qui échouent sont bien souvent livrés seuls aux divertissements innombrables que notre société de consommation a imaginés.
L’école peut-elle compenser ces différences de milieux familiaux ? C’est possible mais il nous faut sortir de cet univers carnavalesque qui fait croire à l’inversion des valeurs. Et ce n’est pas une réforme qui préconise le travail de groupe et l’interdisciplinarité, sous couverts de travaux en sciences de l’éducation irréfutables (et par là-même suspects) qui changera quoi que ce soit.
Il faut que Mateo sache qu’il ne trouvera pas la liberté livré seul à facebook ou aux émissions de télé-réalité qu’il peut voir et revoir sur les écrans de sa chambre. Il faut qu’il apprenne qu’intello n’est pas une insulte, mais un beau mot – dans sa forme complète, en tout cas ‑ qui renvoie à l’une des plus nobles facultés de l’être humain.
Éduquer n’est pas le seul fait de l’école, l’éducation résulte d’un consensus, d’une convention qui engage toutes les parties de la société. Or s’il est bien un élément consensuel dans notre société, c’est le « bien des enfants ». Mais ce bien passe-t-il par la consommation effrénée des gadgets, par la transformation de nos bambins en geeks ou supporters de Nabila ? Le consensus, s’il existait, devrait porter sur la valorisation de l’effort.
Et ce que je reprocherais à la philosophie de cette reforme c’est de faire passer l’effort au second plan. D'accorder la priorité, pour ce qui concerne le français par exemple, à l’expression orale. C’est bien l’oral, mais encore faut-il avoir quelque chose à dire ! Je lui reprocherais également de minimiser le recours au patrimoine littéraire – j’aime la littérature pour la jeunesse mais il me semble qu’un projet de programme qui concerne la nation ne devrait pas placer sur le même plan, tel roman historique d’un auteur de littérature jeunesse à la mode et Victor Hugo. Je lui reproche enfin de reléguer la grammaire : sous le couvert d’éviter « l’inflation terminologique », on verra donc encore dans les ESPE, comme anciennement dans les IUFM, des formateurs considérer que le mot « conjonction » est un gros mot.
Le programme précédent qui n’était pas sans défaut avait focalisé – un peu trop peut-être – l’attention des professeurs sur la grammaire. Non sans raison malgré tout. Car combien d’élèves aujourd’hui sont à même, en seconde, de lire une pièce de Racine, une fable de La Fontaine, un conte de Voltaire ? Qui enseigne dans un lycée non sélectif est amené à faire ce constat au quotidien. Lisons le texte avec la classe, déplaçons les pronoms ou les adverbes et le texte classique se fait lisible. L’élève qui n’a pas été habitué à jouer avec la grammaire par le biais d’exercices un peu fastidieux n’accèdera jamais à ces textes. Il lui manquera aussi au lycée un outil d’analyse fondamental pour la relecture de ses propres écrits, pour le commentaire des textes littéraires, pour l’apprentissage des autres langues.

Alors réformer, pourquoi pas ? Mais réformons en valorisant le sens de l’effort et en prenant appui sur l’expérience des professeurs qui sont une fois de plus dépités de constater en quelle estime est tenu leur savoir-faire. Je consacrerai peut-être un jour une chronique à décrire les absurdités qu'on s'ingénie à inculquer aux professeurs stagiaires, d'absurdes détours qui n'ont qu'une fonction : déconsidérer les savoirs pour promouvoir un enseignement du vide. Edifiant!