Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

vendredi 12 septembre 2025

Un portrait de Fontenelle, le discret

Fontenelle dont les Entretiens sur la pluralité des mondes entrent au programme de première, pour les épreuves anticipées du bac de français 2026, est sans doute, malgré sa longévité exceptionnelle, l’une des figures les plus méconnues de la littérature française. Comment expliquer l’impression curieuse, qui ressort de la lecture des copieuses biographies que lui a consacrées Alain Niderst[1], d’avoir côtoyé, un esprit brillant et complexe sans être parvenu jamais à entrer dans l’intimité de l’homme ? En cent ans d’existence, pas un voyage, pas une liaison passionnée et, si l’on excepte son engagement résolu, du côté des modernes dans la fameuse querelle qui devait embraser la France littéraire, il est difficile de cerner véritablement ses engagements idéologiques, on le soupçonne souvent de libertinage, son anticléricalisme semble patent lorsqu’on lit son Histoire des oracles[2] et pourtant, il demeurera toujours proche des jésuites qui lui ont dispensé son éducation. Il y a donc bien un mystère Fontenelle dont toutes les notices biographiques soulignent la propension aux mondanités mais qui fut avant tout un travailleur solitaire acharné.

 

Le neveu des frères Corneille

Fontenelle est le fils d’un avocat obscur et de Marthe Corneille, la sœur des dramaturges, Pierre et Thomas. Alain Niderst1 évoque, à son sujet,  un « mariage sans éclat » ; Marthe, lorsqu’elle se marie a vingt six ans et on la considère comme une vieille fille. Guillaume Le Bovier de Fontenelle, âgé de tente-sept ans, est déjà veuf et n’a mené jusqu’alors qu’une carrière bien obscure. Il semble que Fontenelle (note auteur) n’ait jamais eu une grande considération pour son père puisque, d’après l’abbé Trublet[3], il allait jusqu’à le considérer comme « une bête » et ne retenait de son géniteur qu’une perpétuelle « humeur fâcheuse ».

Le jeune Bernard fait ses études au collège des jésuites de Rouen, enchaîne en préparant une licence de droit, sans doute poussé par son grumeleux de père mais ne plaide qu’une seule fois avant de céder à l’appel de son oncle Thomas qui le fait venir à Paris.

https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/fontenelle-ou-la-voie-de-la-modern/





[1] Alain Niderst, Fontenelle à la recherche de lui-même, Éditions A.-G. Nizet, 1972 et Fontenelle, Plon, 1991.

[2] Fontenelle, Histoire des oracles et autres textes, 10-18, 1966.

[3] L’abbé Trublet fut un ami de Fontenelle, académicien, il est l’auteur de Mémoires pour servir à l'histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle (1759), l’ouvrage est disponible sur books. google.com .

mardi 2 septembre 2025

Pourquoi abréger?


Purquoi abréger ? Toute œuvre est-elle "abrégeable" ?

On abrège pour rendre une œuvre accessible à de jeunes lecteurs. Je crois que personne aujourd’hui n’envisagerait raisonnablement de faire lire Le Comte de Monte Cristo en version intégrale à des élèves de quatrième. Je cite Boris Moissard, qui lui-même citait Florian :

« Après avoir mentionné divers «oublis, plaisanteries répétées et tableaux peu agréables » [sic] commis par Cervantes, qui n’aurait «pas toujours pris la peine de se relire » [re-sic],Florian déclare


: «N’espérant point faire passer dans ma langue les continuelles beautés qui compensent si fort ces taches légères, j’ai cru devoir les affaiblir en supprimant les répétitions et abrégeant les digressions, neuves sans doute lorsqu’elles parurent, mais devenues aujourd’hui communes; enfin, en serrant beaucoup les récits, et suppléant par la rapidité à des ornements que je ne pouvais rendre. Les personnes tolérantes peuvent s’en rapporter à mon amour pour Cervantes de l’extrême attention que j’ai mise à ne retrancher de son ouvrage que ce qui n’aurait pas semblé digne de lui dans le mien.»

On ne saurait mieux plaider la cause des amputations pratiquées au bénéfice de l’amputé, ni vanter l’irrespect par respect. »

Boris Moissard m’a servi de guide, je vous signale le lien :

https://ecoledeslettres.fr/abreger-le-roman-lirrespect-par-respect/

Comment abrégez-vous ? À quel niveau du texte se font les coupes ? (Phrase, paragraphes, chapitres entiers, descriptions, dialogues…)

J’abrège en coupant des phrases (parfois des propositions), des paragraphes, des répliques de dialogues. Jamais de chapitre, vos questions ultérieures m’amèneront à la dire, mais j’essaie de conserver la littérarité du texte.


Il m’est arrivé aussi de couper plusieurs pages, dans L’île au trésor par exemple, lorsque Jim remonte seul l’Hispaniola vers le nord de l’île, pour le cacher, l’épisode est très long et une ellipse ne pose pas de problème.

 

Comment déterminez-vous ce qu’on peut couper et ce qu’il ne faut pas toucher dans un texte ? 
Je crois qu’il faut avoir repérer les principes structurants ou ce qui fait la littérarité du texte. J’ai fait étudier Jane Eyre en 4e, la version l’école des lettres est inéressantes parce qu’ella a maintenu les scènes où Jane se révolte, à chaque révolte correspond une inflexion dans l’intrigue (son destin change). Le livre de poche jeunesse ne l’a pas fait et c’est bien dommage, le texte perd en intensité dramatique.

 

Comment travaillez-vous avec l’éditeur ?

Tout dépend de l’éditeur, Hachette pour qui j’ai fait deux classiques (Le Peuple de l’abîme et 1984)  ne m’a demandé que très peu de correction, avec Maris Hélène Sabard, pour l'école des lettres, il y a toujours un gros travail de relecture. Pour les Claudine qui vont paraître à l’automne, j’avais beaucoup coupé dans les aparte ou les digressions que fait Claudine narratrice, MHS en a rétablit beaucoup, et elle a bien fait car contrairement à Jane Eyre, l’intérêt littéraire des Claudine tient beaucoup au style.

 

 

Avez-vous remarqué une différence dans le travail d’un éditeur à l’autre ? Les éditeurs vous laissent-ils carte blanche ?

J’ai un peu répondu précédemment, généralement les éditeurs nous font confiance mais peuvent se donner le droit de reprendre le travail.

 

Est-ce la même chose d’abréger un texte écrit en français et une traduction ?


Pratiquement, je n’ai pour ma part travaillé que sur des textes en anglais et je fais alors en sorte d’avoir le texte anglais. Comme on travaille généralement sur des traductions libres de droit, on peut les réviser pour se trouver plus près du texte. Les traductions anciennes prenaient parfois beaucoup de libertés.


Comment travaille-t-on à deux sur une édition abrégée d’un ouvrage de littérature étrangère ? Y a-t-il un dialogue entre le traducteur et l’abrégeur pour déterminer ce qui sera coupé avant d’entamer le travail de traduction ?

Je n’ai vécu cette expérience qu’une fois, j’avais propose à Hachette de prévoir l’arrivée dans le domaine publique d’Orwell. J’ai traduit de mon côté La fermes de animaux et une amie collègue d’anglais s’est attaqué à 1984. Je lui ai confié un exemplaire de 1984 en anglais ou j’avais biffé les passages à ne pas traduire, elle m’envoyait son travail au fur et à mesure et nous constations que la lecture était fluide, ça s’est donc fait assez naturellement.

 

 

Quelle est la part de réécriture dans les abrégés d’un éditeur à l’autre ? Y a-t-il des éditeurs qui acceptent aujourd’hui de faire de la réécriture ?

Il n’y a généralement aucune part de réécriture. A mes yeux ce qui fait l’intérêt des classiques abrégés, c’est justement de confronter des élèves de collèges ou lycée à une écriture littéraire.

Le seul que j’ai entièrement réécrit, c’est le Gilgamesh mais pour lequel il n’y avait pas de version ado. J’ai pris les deux éditions scientifiques alors disponibles (Tournay et Bottéro) plus une édition anglaise, celle de R. Thompson. J’ai bâti un scénario à partir des trois, en respectant le contenu des tablettes connues et me suis mis à écrire en respectant la tonalité répétitive du texte. Mais comme dans les deux versions françaises, je constatais que l’utilisation des temps du passé était incohérente, j’ai chois le présent de narration, ce qui a donné un résultat plutôt poétique. Mais ce texte mis à part, je ne réécris jamais.

 

Y a-t-il une part de censure dans les abrégés ? Coupez-vous ce qui peut choquer un jeune dans une version abrégée ?

Non pas de censure, ce que je parfois je regrette, plusieurs collègues m’ont dit avoir renoncé à Gilgamesh en 6e à


cause de la scène de sexe de la première partie où Enkidu reçoit son humanité d’une prostituée. Mais non, un texte patrimonial  est un texte patrimonial et je suis certain que le petit côté pervers de Claudine va choquer beaucoup d’élèves – surtout devant leur professeur.

 

Y a-t-il eu un changement dans la réception des classiques abrégés ? Pourquoi à votre avis ?

Pas vraiment.

Il y a toujours des puristes qui refusent par principe l’abrégé. Leur utilisation est néanmoins largement admise en collège. Par contre elle est systématiquement proscrite en lycée. Ce qui ce conçoit, les modes d’approche du texte étant très différents. J’autorise néanmoins les abrégés au lycée quand il s’agit de lectures cursives, peu de lycéens sont à même de lire de façon autonome Notre Dame de Paris, par exemple. J’ai aussi recommandé aux élèves qui ne parvenaient pas à lire La peau de chagrin de recourir au livre de poche jeunesse pour se faire une idée d’ensemble de l’intrigue. Mais pour les passages à présenter au bac nous avons évidemment recours à des textes non coupés.

 

Quelle est la réception des classiques abrégés en classe ? Comment travaillez-vous en classe sur un classique abrégé ? Jusqu'à quel point les élèves sont-ils autonomes ? Comment l’enseignant choisit-il l’édition à adopter en classe ?

Tout dépend, généralement, si l’abrégé est respectueux, je le traite comme un texte non abrégé. Mais je peux aussi le compléter par des photocopies. Dans la première séquence que j’ai réalisée pour la revue l’école des lettres, je trouvais qu’il était intéressant de montrer la dimension symbolique du décor dans Jane Eyre (celle de la « chambre rouge » dans laquelle l'héroïne est enfermée au début du roman). Comme elle avait été coupée, je l’ai donnée à lire, ce qui a été l’occasion de montrer justement en quoi consistait le travail de l’abrègement mais aussi en quoi il pouvait appauvrir le texte. L’abrégé lu en collège peut être une invitation à relire l’intégral plus tard. J’ai eu le plaisir de constater que des élèves qui avaient lu Jane Eyre en abrégé en 4e le reprenaient en version intégrale au lycée.

 

Pourquoi choisir de travailler sur un classique abrégé plutôt qu’une édition plus scolaire ?

Un abrégé est un livre, une édition scolaire est un manuel. Utiliser l’abrégé c’est tenter de faire passer le plaisir de la lecture avant l’étude. J’aurais tendance à préférer les abrégés pour le roman. Au bonheur des dames en abrégé est plus agréable à lire qu’une édition scolaire qui comporte des coupures, des questions, etc. et qui rappelle à l’élève qu’il est davantage élève que lecteur. Maintenant, au lycée, les éditions scolaires sont parfois nécessaires. Les élèves de premières qui vont devoir aborder les Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle auront besoin des notes et de l’appareil pédagogique pour entrer dans le texte.


https://classiques.ecoledesloisirs.fr/passeur/Stephane-Labbe

jeudi 3 juillet 2025

La littérature a-t-elle pour vocation d’éduquer à la sensibilité ? Sujet d'HLP 2025

 Pour Condorcet, l’éducation première devrait consister à éveiller la compassion envers les animaux ou les humains. Le développement de la sensibilité entraînerait la sollicitude et garantirait de l’égoïsme et de l’indifférence envers autrui ? Mais comment éduquer à la sensibilité ? Si les éducations intellectuelle et morale semblent aller de soi, l’éducation à la sensibilité est plus problématique. Faut-il, dès lors, envisager les disciplines artistiques et la littérature en particulier comme des vecteurs privilégiés de cette éducation ? La littérature aurait-elle vocation à éduquer la sensibilité ? Sans doute faut-il se poser la question de savoir si la littérature a « vocation » à éduquer, avant de questionner son rapport à la sensibilité et de voir enfin en quoi la littérature interroge particulièrement la sensibilité ?

I. La littérature doit-elle être utilitaire ?

La littérature a-t-elle « vocation à » quelque chose ? Cette question traverse toute son histoire. Si les Romantiques au XIXe reconnaissent à la littérature une fonction politique et sociale – on sait les engagements de Victor Hugo contre le travail des enfants, la peine de mort, la tyrannie –, les Parnassiens dans la deuxième moitié du XIXe leur opposent une doctrine de l’art pour l’art. Celle-ci a été inspirée en partie par Théophile Gautier qui écrivait, dans sa préface à Mademoiselle de Maupin : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien…. »



mercredi 18 juin 2025

Et si on relisait Selma Lagerlöff?

 Deux article sur Selma Lagerlof dans ce numéro de Juiller-Aout dans le premier, je livre un portrait de la trop oubliée Selma Lagerlöf (pourtant prix Nobel de littérature 1909), en orientant la réflexion sur le motif de la marginalité dans ses princpaux romans - je songe évidemment aux collègues de première qui étudient ce thème dans le cadre du parcours accompagnant l'tude de Manon Lescaut.

Dans le second j'unterroge le motif hautement symbolique de la métamorphose dans Nils Holgersson.

https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/selma-lagerlof-et-la-celebration-des-marginaux/

https://www.ecoledeslettres.fr/fiches-pdf/nils-holgersson-rapetisser-prendre-de-la-hauteur-shumaniser/




mercredi 21 mai 2025

La vie tumultueuse de Mary W.

 


La Vie tumultueuse de Mary W. est un roman de Samantha Silva, publié en 2021. L’autrice américaine, dans un entretien disponible en ligne et réalisé pour le Lone Star College-Kingwood, explique qu’elle a voulu retracer la vie de Mary Wollstonecraft, l’une des pionnières du féminisme en Angleterre dont elle estime qu’elle est trop méconnue dans son pays.

Son roman est passionnant : elle choisit comme point de départ la naissance de la future Mary Shelley (Mary Wollstonecraft est la mère de Mary Shelley) et la rencontre entre son héroïne et Madame Blenkinsop, une vieille sage-femme. Elle fait alors alterner les deux points de vue, celui de Madame Blenkinsop qui va assister aux derniers jours de Mary, et celui de Mary qui s’adresse à son bébé pour lui raconter sa vie et ses combats.

Le point de vue de Madame Blenkinsop est intéressant : c’est celui d’une vieille femme qui a mis au monde des centaines d’enfants, mais qui n’en a jamais eu elle-même et, de façon assez inexplicable, elle se sent attirée par cette patiente qui a un enfant tard, à trente-huit ans. La sage-femme est séduite par l’atmosphère qui règne dans la maison, pleine de livres et de manuscrits commencés, et d’encriers. Elle est sensible aussi à la lucidité de Mary Wollstonecraft qui prend le contrepied de bien des idées reçues et se montre convaincante quand il s’agit de les justifier. On a l’impression que Madame Blenkinsop symbolise toutes les femmes qui vont recevoir l’héritage de Mary Wollstonecraft.

https://www.ecoledeslettres.fr/epreuve-orale-du-bac-de-francais-la-vie-tumultueuse-de-mary-w/


vendredi 16 mai 2025

Otto de Tomi Ungerer

  


Parmi les compétences à cultiver, les programmes du cycle 4 nous invitent à faire « Lire et comprendre des images fixes ou mobiles variées » en s’appuyant sur des « outils d’analyse simples ». La lecture de l’album, souvent négligée en collège, permet d’exercer ces compétences d’observation et d’analyse liées à l’image. L’album de Tomi Ungerer, Otto qui rapporte, sous formes de mémoires fictives l’odyssée d’un ours en peluche conviendra particulièrement aux classes de sixième ou cinquième. Il permet d’aborder les objets d’études « Avec autrui, amis, familles réseaux » en cinquième ou de questionner la notion d’héroïsme puisque notre ourson devient malgré lui un héros. En sixième on pourra mettre l’accent sur la dimension aventureuse du récit, Otto, comme Ulysse cherche à retrouver son foyer, et finit par le retrouver. La séquence visera en outre à situer l’œuvre dans son contexte et à développer des compétences d’écriture variées.

Séance 1. Tomi Ungerer imagine l’autobiographie d’un ours en peluche

Séances 2 : Les familles d’Otto6

 Séance 3 : Entraînement à l’expression

 Séance 4 : Otto, le héros, p. 16-23

Séance 5 : La voix passive

Séance 6 : L’ami retrouvé, ou la fin d’une longue odyssée

Evaluation : expression écrite

https://nrp-college.nathan.fr/sequences/otto-de-tomi-ungerer/


mardi 6 mai 2025

Feurbach et le fanatisme

 Question de réflexion littéraire : « Le doute, ce principe de liberté scientifique, doit me paraître un crime », écrit Feuerbach à propos de la religion. Pensez-vous, qu’à l’inverse, la littérature ait pour vocation de cultiver le doute ?

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