Révision

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dimanche 21 juin 2009

"Les Âges de la vie" de Caspar Friedrich

La grande redécouverte du romantisme aura été le lyrisme dont Jean-Michel Maulpoix s'est montré le théoricien éclairé (cf. lien). A l'acception traditionnelle - expression du sentiment personnel, il préfère la notion d'élan, de mouvement. Le lyrisme est un mouvement d'expansion, une recherche de la fusion du moi et du monde. Le lyrisme est la secrète aspiration de l'âme qui cherche à retrouver la plénitude de son existence dans l'ouverture au monde.
Caspar Friedrich est, à mon sens, le grand lyrique de la peinture romantique, il y a, dans ses toiles de véritables topoï, l'homme (la femme) est généralement vu(e) de dos et se laisse absorber dans la contemplation d'un paysage grandiose qui est, nul doute, dans l'instant de la contemplation, révélation. On songe évidemment au Voyageur au dessus de la mer de nuages qui semble atteindre la Jérusalem céleste.Le tableau ci-dessus (Les Âges de la vie), est tout aussi lyrique les personnages trouvent un écho à leur moi dans la représentation d'un bateau dont l'éloignement par rapport au rivage constitue une sorte de métaphore du temps qui passe. L'horizon, le couchant nous renvoient à la mort qui est aussi nouvelle naissance - le bateau aura beau dépasser l'horizon, il n'en continuera pas moins son voyage.
On ne peut que songer aux vers de Lamartine (1)
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle, emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais, sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?
La composition du tableau repose sur une symétrie inversée le triangle de terre sur lequel se retrouvent les personnages (Sans doute Caspar Friedrich lui-même - de dos -, son neveu tourné vers nous et ses trois enfants, Gustav Adolph, Agnès et Emma) s'oppose à l'océan, dominé par le ciel, l'ensemble formant un angle obtus qui permet le déploiement des bateaux tout en suggérant la profondeur d'une perspective qui est celle de la vie, elle-même.
Les deux premiers bateaux, au second plan, renvoient évidemment aux deux jeunes enfants, réunis au sommet du triangle, éloignés au contraire sur la rive, l'espace est pour eux sans limites, l'enfance est le temps du jeu, le temps de l'insouciance et non le temps des départ.
Le bateau central, dont la proue est tourné vers l'océan, s'apprête à partir, malgré la voilure qui se déploie, il constitue une verticale - au mépris de toute logique, les voilures de Friedich sont toujours plus hautes que larges et le bateau nous rappelle invariablement pas sa dominante verticale l'aspiration au ciel, à l'image de l'homme le bateau peut être un lien entre ciel et terre - ce bateau est l'image d'Agnès - la jeune femme assise auprès des deux enfants, le pont ouvert est une image de la féminité. La jeune femme elle même dégage une certaine sensualité, le dessin, la pose suggèrent des formes féminines, elle est tournée vers les enfants et donc d'une certaine manière vers l'idée de maternité. Le bateau qui la représente s'apprête à partir, de même que la jeune femme, sans doute.
Le neveu (la maturité) est tourné vers nous, ses centres d'intérêt sont plutôt terrestres, l'habit (notamment le haut de forme) signalent des préoccupations plus sociales que spirituelles. Son bateau est le quatrième en partant de la droite, il est déjà en mer, a déjà parcouru un bout du chemin. Quant au peintre lui même il s'est représenté, canne à la main, de dos, il est le plus ancré dans le triangle terrestre, son bateau est évidemment le plus éloigné, dont les contours commencent à s'estomper, il se dirige vers l'horizon.
Ce sont donc bien les âges de la vie que le peintre à mis en image (enfance, jeunesse, maturité, vieillesse). Je serais tenté de voir dans les bâtons qui parsèment le rivage à droite une allusion à l'énigme du Sphinx d'Oedipe (deux pattes à midi, trois pattes le soir...). Quoiqu'il en soit le tableau est une belle illustration du lyrisme tel que nous l'entendons, l'œuvre instaure un système d'échos entre les personnages et le paysage et se fait, elle même représentation d'une perspective intérieure, qui est celle du cheminement de la vie.
(1) Le Lac, Méditations poétiques, 1820.

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