Révision

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samedi 31 janvier 2026

"Pas de compétences, sans connaissances" et si on l'enseignait enfin aux jeunes collègues

Pendant longtemps, j’ai été professeur tuteur ; autrement dit, j’accompagnais de jeunes collègues dans leur première année d’enseignement. C’est une année difficile pour ces enseignants qui débutent, car ils sont en pleine responsabilité de leurs classes mais, en plus, ils doivent poursuivre un cursus de formation dans les INSPE (public) ou les ISFEC (privé), qu’ils ont déjà fréquentés pendant deux ans. On leur adjoint également un collègue confirmé qui leur rend périodiquement visite dans leur classe et à qui ils doivent aussi rendre visite.

L’année est souvent d’autant plus difficile qu’ils sont astreints à des injonctions contradictoires, et c’est sur ce point que j’aimerais m’arrêter. Le discours qui prédomine dans les INSPE/ISFEC enjoint les futurs professeurs à assister les élèves dans une « construction » de leurs propres savoirs. L’idée, de tendance rousseauiste, consiste à considérer qu’on ne devrait plus faire de cours et que l’élève, si possible dans des groupes ou en îlots, va s’approprier (je ne parlerai que de ma discipline) la grammaire, le vocabulaire, le sens des textes par lui-même, avec un minimum d’intervention du professeur, qui se transforme en gentil organisateur. La grammaire est généralement jugée inutile (elle est élitiste et, d’autre part, l’enfant n’acquiert-il pas le langage sans leçons de grammaire ?) et l’intuition peut lui servir de guide.

Entre cette école préconisée par les organismes de formation que je connais et la réalité, il y a un fossé, et j’aimerais déculpabiliser les jeunes collègues qui ont tout simplement envie d’enseigner, de transmettre des savoirs. Depuis longtemps, avant même qu’il ne soit publié en France, j’ai recommandé l’ouvrage salutaire de Daisy Christodoulou, Sept contre-vérités sur l’éducation (1), où la chercheuse en sciences de l’éducation, se fondant sur les résultats des sciences cognitives, démonte sept présupposés qui s’appliquent dans bien des instituts de formation et conduisent professeurs et élèves à l’échec. Je vais me contenter d’énumérer ces sept présupposés :

1. Comprendre, c’est plus important que connaître ;

2. Un enseignant trop directif rend les élèves passifs ; 

3. Le XXIᵉ siècle rend obsolètes les vieilles méthodes d’enseignement ; 

4. Ils pourront toujours faire une recherche sur Internet ; 

5. Il faut enseigner comment apprendre à apprendre ;

6. C’est par les projets et les activités que les élèves apprennent le mieux ;

7. Transmettre, c’est endoctriner les élèves.

Il ne faut pas croire que Daisy Christodoulou soit une affreuse réactionnaire : ses recherches plus récentes l’ont amenée à se pencher sur l’utilisation d’Internet en classe et, plus récemment, sur l’IA. Elle constate simplement ce que nous pouvons tous vérifier sans faire de longs détours pédagogiques : il n’existe pas de « compétence » sans connaissance, et elle plaide pour que l’école soit réellement un lieu de transmission des savoirs, pour tous !

Mon rôle a longtemps consisté, en tant que tuteur, à rassurer mes stagiaires : oui, vous pouvez faire cours ; vous devez même faire cours, enseigner la grammaire, confronter vos élèves à des textes exigeants, les aider à les comprendre en situant leurs propos dans un contexte.

On aurait pu s’attendre à ce que les enquêtes PISA, qui pointent le déclin des performances aussi bien en mathématiques qu’en langue, interrogent nos gentils pédagogues des INSPE/ISFEC et autres organismes de formation, mais point du tout. Les nouveaux programmes qui pointent le nez pour les années à venir nous assomment encore à coups de compétences et s’avèrent incapables d’énoncer clairement quels sont les points de grammaire qu’un élève de troisième devrait maîtriser.

Or le problème numéro un est là : il réside dans ce refus d’inculquer des connaissances. Et ce refus est d’autant plus dramatique qu’il se fait au détriment des élèves des classes populaires. Les classes aisées, qui ont compris comment fonctionnent Parcoursup et la sélection dans l’enseignement supérieur, font ce qu’il faut pour que leurs enfants comblent leurs lacunes grammaticales et stylistiques à coups de cours particuliers. Mais les autres… ?

J’en reviens à mes jeunes professeurs : au lieu de leur infliger des journées de formation consacrées à « l’accueil des émotions des élèves » ou à « la lecture théâtralisée », il vaudrait mieux pallier l’urgence. Apprendre à composer une progression annuelle et une séquence d’enseignement, apprendre à poser son autorité, apprendre à construire un cours de manière à maintenir l’attention des élèves… Le professeur n’est pas un gentil organisateur : il participe à la construction morale, psychologique et surtout intellectuelle des élèves dont il a la charge. Il a de l’autorité s’il est une autorité dans la discipline qu’il enseigne. Il faut qu’il en soit persuadé et qu’il ne voie pas son rôle réduit à celui de régulateur d’une parole sacrée qui serait celle de l’élève.

Au cœur de notre métier, il y a la transmission d’une culture, d’un patrimoine dont nous sommes les légataires temporaires. Ne pas transmettre cette culture, c’est rompre la possibilité d’une communication entre les générations ; c’est donner à nos jeunes l’illusion que, maîtrisant les objets technologiques que leur donne la société de consommation, ils sont les détenteurs d’un monde nouveau. Mais l’humanité réside bien plus chez Montaigne que dans les invectives et sarcasmes qui s’échangent sur les réseaux sociaux. Nous nous devons d’amener nos jeunes à comprendre la dette que nous avons envers Socrate, Thalès, Montesquieu, Mary Wollstonecraft et tous les autres. Et le seul qui puisse accomplir ce petit miracle de la transmission, c’est le professeur.

Alors, de grâce, laissons les jeunes professeurs faire leur métier, construire des cours, des progressions, évaluer leurs élèves et mettre des notes. Jean-Claude Michéa s’est demandé si L’enseignement de l’ignorance (2) n’était pas autre chose qu’un échec du système scolaire : le résultat logique et utile d’un processus qui viserait à produire des individus peu cultivés mais « compétents », capables d’exécuter, de consommer, de s’adapter, mais incapables de penser contre le système. L’école formerait ainsi des travailleurs dociles et des consommateurs efficaces, pas des citoyens critiques. Ce qui se passe aux États-Unis me conduit à me demander s’il n’avait pas raison.


Daisy Christodoulou, 7 contre-vérités sur l'éducation, La Librairie des écoles, 2018.

Jean Claude Michéa, L'enseignement de l'ignorance, Climats, 2008.