Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

mercredi 2 décembre 2015

Article sur Frankenstein dans l'école des lettres


L'adaptation faite par Malika Ferdjoukh rend possible la lecture de ce roman qui reste malgré tout résistant par des élèves de collèges. La séquence proposée dans ce recueil est le fruit d'un travail de synthèse puisque l'article a été réduit au tiers de ses dimensions initiales. J'ai voulu y montrer comment un grand roman pouvait donner lieu à une grande adaptation cinématographique qui tout en le trahissant et le récréant s'avère finalement respectueuse. je ne sais pas si ce sera le cas de celle qui passe actuellement sur les écrans et dont la bande annonce laisse craindre le pire.

dimanche 29 novembre 2015

Sylvia Plath dessinatrice

L'édition des dessins chez Faber
 & Faber, 2013.
Un peu de vacance entre deux travaux, je feuillette des recueils de poèmes, des livres oubliés, et je tombe sur ce Sylvia Plath Drawings, acheté à Exeter il y a deux ans. L'ouvrage préfacé par Frieda Hughes, la fille de l'artiste, donne à voir des esquisses ou des dessins achevés classés en ensemble géographiques :
"Drawings from England"
"Drawings from Paris"
"Drawings from Spain"
"Drawings from USA"
Autant d'étapes dans la courte vie de cette femme remarquable.
Study of shoes, 1956
Dans les dessins d'Angleterre, ces chaussures abandonnées, au-dessus, The Bell Jar, titre de son futur roman qui sera publié en 1963. SP (Sylvia Plath?) sous le talon de la chaussure gauche. Le roman est aussi un livre sur la vacuité, ces chaussures abandonnées qui ne semblent pas savoir quelle direction emprunter sont déjà tout un programme.
Wuthering Heights Today, 1956
Sylvia s'était rendue à Haworth, avait pris le temps de se rendre à Top Withens et réalisé cette encre sur papier. Les Hauts avaient encore un toit. Curieux cette propension qu'ont bien des poètes à vouloir dessiner. Le vers est bien une ligne (étymologiquement un sillon dû à la charrue), Emily Brontë aussi dessinait. Le trait du poète est ici celui d'un d'une artiste qui découpe sans hésitation dans le réel pour en donner sa vision, personnelle et universelle, Sylvia plath a indéniablement saisi quelque chose des Hauts de Huele-Vent désertés par Heatcliff depuis longtemps.
The pleasure of odds and ends, 1957
Toujours cette idée d'abandon des choses.
On croit entendre Baudelaire
"Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées
Où git tout un fouillis de modes surannées
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
Seuls respirent l'odeur d'un flacon débouché."

Nature morte. L'un de ses baraquements encombrés qu'on ne s'étonnerait pas de trouver dans un roman d'Eskirne Caldwell. Et de l'Angleterre aux Etats-Unis toujours ce même et lancinant sentiment d'abandon.

L'ouvrage est encore disponible sur Amazon UK
http://www.amazon.co.uk/Sylvia-Plath-Drawings-Frieda-Hughes/dp/0571295215

Les Contes d'Aulnoy

Les programmes de 6e signalaient jusqu'à présent, la possibilité de faire étudier les contes de madame d'Aulnoy et je me suis avisé - c'était en 2013  -qu'il n'existait aucune édition de poche des principaux contes de la baronne. L'école des loisirs a accepté le projet et l'ouvrage devait sortir en décembre 2014 mais la publication en a été retardée.
J'ai retravaillé un peu le texte, dans le sens d'une modernisation de l'orthographe et de la ponctuation pour le rendre accessible à des élèves de 6e, j'ai aussi pondéré la surcharge de superlatifs et d'hyperboles qui témoignent de l'origine orale des contes. Non que la baronne ait été une collectrice - comme le seront plus tard les frères Grimm - mais la tendance à l'excès montre simplement que la conteuse a cherché à frapper l'imagination de ses interlocuteurs, le public des courtisans qui fréquentait alors les salons en vogue.
L'ouvrage contient un dossier qui montre comment la mode du conte de fées s'est imposée en France à la fin du règne de Louis XIV et rapporte la vie aventureuse de Madame d'Aulnoy, l'une des plumes les plus alertes de cette époque charnière.
La directrice de la collection, Marie-Hèlène Sabbard a fait un remarquable travail de recherche pour livrer des illustrations variées et surprenantes qui rehaussent, si besoin en était, la qualité du texte.

Malgré les changements de programme, l'ouvrage reste d'actualité, il permettra d'aborder le thème de la métamorphose en sixième et bien évidemment le conte en cinquième.


Une recension sur un blog éclectique

mercredi 1 juillet 2015

Tatiana de Rosnay raconte la vie de Daphné du Maurier

Le biographe et son sujet


Pourquoi diable s’intéresser à un auteur de best-sellers des années cinquante ? Manderley for ever, le dernier ouvrage de Tatiana de Rosnay, est en effet une biographie documentée de Daphné du Maurier, l’auteur de Rebecca  et de L’Auberge de la Jamaïque. Les lecteurs de la romancière britannique auront reconnu dans le titre la référence à la demeure mystérieuse qui sert de décor aux aventures de la pauvre Mme de Winter dans Rebecca.
Pour Tatiana de Rosnay, le choix de sujet s’est imposé naturellement, fruit d’une vielle passion pour les œuvres de la romancière découverte dans sa jeunesse. Mais le sujet dont s’empare un biographe n’est-il pas toujours, au fond, un reflet de lui-même ? Tatiana de Rosnay, Daphné du Maurier. Toutes les deux ont des origines anglaise et française, toutes les deux sont l’auteur d’un livre qui tend à occulter les autres, toutes les deux ont vu leurs œuvres adaptées au cinéma, toutes les deux ont un pouvoir de séduction qu’une discrétion maladive rend peut être encore plus touchant, toutes les deux se sont faites biographes, et la première doit partiellement à la seconde sa vocation littéraire.
On peut toutefois se demander s’il y a encore aujourd’hui un intérêt à lire Daphné du Maurier et, par conséquent à s’intéresser à la biographie de cette enfant gâtée dont on a longtemps pensé qu’elle était complètement passée à côté de son siècle ?

Une romancière sous estimée

À la première question, je répondrai « oui ! ». À l’occasion d’un projet inter disciplinaire, je me suis retrouvé, il y a peu, en train de travailler sur L’Auberge de la Jamaïque. Et là, je dois confesser ma surprise, j’ai tout de suite été frappé par l’envergure de ce texte dont le propos et la tonalité dépassent les cadres étroits du roman sentimental ou du roman d’aventures, genres dans lesquels on a voulu enfermer l’œuvre de la romancière.
Daphné du Maurier, c’est une écriture. Une écriture efficace puisque même des élèves de quatrième parviennent au bout de ce qu’aujourd’hui on considère comme un « pavé » et qu’ils réussissent aussi à digérer ces longueurs que sont les descriptions dont on faisait encore usage dans l’écriture populaire des années quarante. C’est d’ailleurs l’angle que j’avais chois, pour aborder le roman : la description.
Et c’est précisément l’étude de la description qui m’a fait comprendre la dimension littéraire de l’œuvre. Chez Daphné du Maurier, comme dans tous les grands romans, la description crée non seulement une atmosphère mais joue aussi un rôle symbolique et structurant qui renforce la cohésion de l’œuvre. L’Auberge de la Jamaïque fait au fond s’affronter deux morales, la morale chrétienne de laquelle se réclame, au moins dans sa dimension humaniste, l’héroïne Marie Yellan et un morale païenne, nietzschéenne incarnée par les méchants de l’histoire. Le lecteur qui voudra s’attarder sur les descriptions de Daphné du Maurier, pas trop malmenées d’ailleurs dans la traduction de Léo Lack (1) comprendra comment ce conflit primitif irrigue toute l’œuvre avec une force décuplée par l’art de la narration.
La traduction récente de Rebecca (2) rendra sans doute aussi justice à cet autre chef d’œuvre de Daphné du Maurier qui a fondé sa notoriété. Tatiana de Rosnay montre à quel point cette traduction en français fut une trahison. « Traduction par Denise Van Mopès. J’avais tout de suite remarqué des coupes dans la version française, elles étaient bien trop importantes pour qu’on ne les voie pas, surtout si on connaît bien le texte d’origine. En tout une quarantaine de pages ont sauté. […] La traduction française occupe toujours mon esprit, Daphné lisait parfaitement notre langue. A-t-elle comparé cette édition avec son texte original, constaté à quel point ses descriptions avaient été tronquées ? »

L’écriture biographique

Tatiana de Rosnay n’hésite pas à s’introduire en tant que biographe dans son texte, le livre est structuré en cinq grandes parties qui correspondent en gros aux demeures qu’a habitées Daphné du Maurier, la maison jouant dans son œuvre, son imaginaire et sa vie un rôle fondamental. En biographe consciencieuse Mme de Rosnay s’est rendue sur les lieux et nous fait part de ses recherches de ses impressions dans les ouvertures des cinq parties : le procédé souligne la connivence qui existe entre l’auteur et son sujet, il brise aussi l’illusion référentielle que la biographie dite « à l’américaine » a réussi à imposer comme une sorte de standard du genre et qui, par une sorte de revanche facétieuse, manifeste l’impérialisme du roman – longtemps le roman a dû se faire passer pour biographique, la biographie semble désormais devoir endosser l’identité du roman pour être créditée d’un quelconque succès.
Virginia Woolf (3) qui s’est interrogé sur l’absence singulière de biographie dans le champ patrimonial de la littérature pensait que si la « biographie ne compte pas encore de chef d’œuvre », c’est parce qu’elle est le « plus contraint des arts ». La biographie de Tatiana de Rosnay n’échappe pas aux contraintes de la chronologie, ni des choix à établir dans un matériau auquel elle a, semble-t-il, la première, eu accès – Margaret Foster qui avait, dans une biographie de 1993, révélé la bisexualité de Daphné du Maurier n’avait pas pu consulter le journal intime de l’écrivain auquel Tatiana de Rosnay se réfère de façon constante. Mais son texte constitue malgré tout une réussite un peu comme la biographie de Branwell Brontë ‑ Le Monde infernal de Branwell Brontë (4) ‑ par Daphné du Maurier le fut en son temps. L’art du romancier se met au service des faits. Et si la biographie obtenue n’est sans doute pas le chef d’œuvre qu’appelait de ses vœux Virginia Woolf, elle se tient à la frontière de la biographie universitaire sagement étayée de sources référencées et de l’art du roman qui génère le plaisir de l’histoire, le plaisir de s’abandonner à l’illusion référentielle.

Une femme moderne

Tatiana de Rosnay dresse au long de ces 436 pages le portrait d’une femme complexe et torturée. Fille préférée d’un acteur célèbre, elle a la jeunesse dorée des jeunes aristocrates de l’entre-deux guerres. Mais cette jeunesse est aussi un carcan de mondanités qui enferme la jeune femme dans un cercle des relations superficielles très éloignées de sa nature.
Sa véritable nature, artiste et contemplative, c’est en Cornouailles qu’elle la trouvera, d’abord au cœur d’une propriété acquise par ses parents à Fowey, puis dans la maison de Menabilly la propriété qui lui a inspiré Rebecca. Tatiana de Rosnay met parfaitement en lumière les liens étranges qui ont attaché la romancière à cette demeure qu’elle habita plus de vingt-six ans mais dont elle n’était pas propriétaire. Demeure qui, dans sa vie, aura plus d’importance même – c’est Daphné du Maurier qui le confesse ‑ que certains de ses proches. Le sortilège « Manderley » dans Rebecca est bien l’écho d’une attraction intime dont la psychanalyse et le goût récurrent de la romancière pour la généalogie pourrait sans doute seuls nous livrer les clés.
La biographie de Tatiana de Rosnay aura en outre l’intérêt de montrer que Daphné de Maurier est une femme de son époque, bien éloignée des stéréotypes d’épouse modèle et de mère de famille accomplie qu’elle a cherché à mettre en scène par le biais de la presse. Son union au beau général Browning fut loin d’être un conte de fée et si elle dissimula ses penchants homosexuels, elle ne refoula jamais totalement. Elle fut en premier lieu une femme libre qui sut  se préserver et placer, au-dessus de tout, son activité créatrice.
Son œuvre porte la marque de ces ambivalences, ses chefs d’œuvre (L’Auberge de la Jamaïque, Rebecca, Ma cousine Rachel, Le Bouc émissaire) – la biographe montre d’ailleurs qu’ils furent tous écrits dans une sorte d’état second – sont des romans vénéneux qui interrogent la dualité humaine et les conflits issus de l’inconscient et qui mettent littéralement en scène la noirceur de l’âme humaine. Ce n’est pas le moindre des mérites de cette biographie que de restituer avec une compréhension que seule une romancière pouvait manifester l’acte créateur, si essentiel dans la vie de Daphné du Maurier, dans sa fébrilité.
Le travail de Tatiana de Rosnay nous livre donc la première biographie de madame du Maurier en français c’est un travail documenté et soigné qui met en lumière la complexité d’une des figures essentielles de la littérature du XXe siècle. Le livre est bien écrit et sait éviter les pièges du sensationnalisme – à l’inverse d’un Piers Dudgeon par exemple – les passages où Tatiana se met en scène dans son travail de recherche, au prise avec l’incertitude des lieux ou des témoignages, sont bienvenus, ils montrent combien l’écriture d’une biographie exige à la fois de rigueur, compréhension et sympathie pour son sujet.

(1) Daphné du Maurier, L’Auberge de la Jamaïque, Le livre de poche, 2012.
(2) Daphné du Maurier, Rebecca, trad. d’Anouk Neuhoff, Albin Michel, 2015.
(3) Virginia Woolf, « L’Art de la biographie », Essais choisis, folio classique, Gallimard, 2015.

(2) L’ouvrage a été réédité aux éditions Phébus.

mardi 14 avril 2015

Petite interview au sujet de Peter Pan

Caroline R, qui prépare un master sur Peter Pan m'a adressé un questionnaire auquel j'ai répondu un peu hâtivement.

Pourquoi avoir accepté de traduire Peter Pan ?
Je n’ai pas « accepté » de traduire Peter Pan, je l’ai proposé à l’école des loisirs pour lequel j’avais déjà effectué un certain nombre de travaux. Peter Pan est sans doute l’une des grandes frustrations de mon enfance, attiré par l’univers que développait Disney, je n’ai jamais réussi à voir son film, c’est l’apparition des magnétoscopes qui m’a permis d’enfin le visionner. Je ne l’ai lu que tardivement, devenu jeune professeur,et j’ai été frappé par la richesse de l’écriture.

Qu’est-ce que la traduction de Peter Pan présente comme difficulté particulière ?
Et bien, comme Barrie s’amuse avec son lecteur, de ses personnages, de son univers, il joue aussi avec le langage, transforme des noms en verbes, utilise parfois des expressions régionales. Tous ces écarts m’ont posé problème, d’autant que je n’ai pas une formation d’angliciste mais une formation de lettres modernes. Pour excuser mon incompétence, j’ai l’habitude de dire que la littérature n’a pas de frontière. Et puis, Giono a bien traduit Moby Dick.

Des traductions préalables de l’œuvre existaient, en quoi la vôtre diffère-t-elle ? En quoi une nouvelle traduction de l’œuvre était-elle nécessaire ?
Il y a bien des traductions de Peter Pan, trois d’entre-elles m’ont été utiles
Celle d’Yvette Métral chez Flammarion, celle de Michel Laporte au livre de Poche et celle d’Henri Robillot pour Gallimard. La première est, par moment, inspirée mais elles présente des contre-sens fâcheux. La seconde est une traduction quasiment littérale et son français manque singulièrement de naturel. La dernière est une traduction littéraire, souvent recherchée mais qui s’éloigne considérablement du texte d’origine.
J’ai donc voulu éviter les trois écueils précédents.

Que désiriez-vous souligner dans cette nouvelle traduction ?
J’aurais aimé atteindre à cette dimension ludique que Barrie met en œuvre mais c’était impossible, à défaut, j’ai cherché la fidélité à l’idée. Neverland par exemple est devenu le Pays-Hors-Du-Temps, ce qui me semble plus fidèle que « Pays Imaginaire » ou « Pays de Nulle Part », l’adverbe "never" nous renvoyant au temps, pas au lieu.

A quel lectorat votre traduction s’adresse-t-elle ? Quel lecteur aviez-vous en tête lorsque vous projetiez de traduire Peter Pan, lorsque vous le traduisiez effectivement, et après l’avoir traduit ?
Au lectorat de Tintin, de 7 à 77 ans. Je ne me suis pas posé la question pour être honnête. Je crois qu’un texte littéraire doit être traduit en tenant compte des effets qu’il suscite dans la langue d’origine. Les Misérables conviennent aussi bien à des 4e qu’à des étudiants de licence. Lorsque j’ai adapté Gilgamesh, destiné à des 6es, j’ai avant tout cherché à rendre la petite musique que rend le texte antique. C’est un texte que d’aucuns trouveront dur pour des 6es, je crois simplement qu’il respecte son lectorat.

Le site internet de l’Ecole des loisirs adresse Peter Pan à un lectorat âgé de 9 à 12 ans. Marie-Hélène Sabard visualise plus des sixièmes, et vous adresser une séquence pédagogique pour des élèves de troisième. Comment comprendre ce désaccord ?
Je profite de votre question pour remercier Marie-Hélène Sabard qui, elle, est traductrice de profession et a su réparer une grande partie de mes maladresses. On lui doit par exemple l’idée de faire de l’Oiseau-Hors-Du-temps, une « Oiselle », c’est joli et c’est cohérent. Pour répondre à la seconde partie de votre question, je vous renvoie à ce que ce que je disais précédemment. Quand j’ai conçu la séquence, j’ai immédiatement pensé troisième: pourquoi ? 1/ Les IO invitent à faire étudier un roman du XXe 2/ Elles mettent aussi l’accent sur le récit d’enfance ‑ notion nébuleuse entre nous ‑ surtout quand on voit qu’à titre d’exemple y figurent des autobiographie (Sarraute) des romans autobiographiques (Bazin, Gary), des contes (Amos Oz) ou des récits philosophiques (Calvino). Peter Pan me semble idéal pour aborder toutes ces notions. Si en outre on accorde foi aux réflexions de Kundera, dans l’Art du roman, qui déplore les « occasions manqués » du roman en évoquant le roman onirique et le roman jeu (façon Jacques le fataliste) on voit que Peter Pan est une œuvre résolument moderne.
Dernier point qui m’a fait préférer les 3e : la dimension théâtrale du texte. Peter Pan vient d’une pièce de théâtre. Et la transposition du récit au théâtre est l’un des exercices que l’on recommande en 3e.

Pensez-vous que des jeunes lecteurs français soient à même de se retrouver, de s’identifier dans une œuvre telle que Peter Pan ?
Et pourquoi non ? La palette des personnages offre à chacun le choix d’opter pour son préféré. Je crois que le fossé qui a pu exister entre les imaginaires du nord et ceux du sud (je paraphrase vaguement Mme de Staël) est désormais comblé – Merci Disney ! Personnellement j’ai une nette préférence pour Wendy, j’aurais d’ailleurs aimer redonner au roman son titre initial, Peter and Wendy, mais pour d’évidente raisons commerciales, l’idée a été écartée. Je ne crois pas que la traducteur de The Call of the Wild qui avait choisi L’Appel sauvage ait remporté un franc succès avec ce titre, sa maison d’édition est d’ailleurs revenue à l’Appel de la forêt. Il y a un peu de nous dans tous les personnages, Clochette est teigneuse, Peter vaniteux, Wendy fidèle à l’enfance et soucieuse de grandir… Nous avons été enfant, et confronté à l’impitoyable pragmatisme des adultes. Peter Pan est une œuvre qui peut toucher tout le monde.

Mes entretiens et enquêtes révèlent que Peter Pan est une œuvre peu empruntée en bibliothèque, donc peu lues, comment comprendre cela ? Comment rendre accessible cette œuvre aux jeunes lecteurs ?
Je ne sais pas. En tant que professeur, j’aurai à cœur de la faire connaître ou intégralement ou par extrait. Aux éditeurs de faire leur travail, en ce qui concerne la promotion de l’ouvrage. Ce que vous me dites m’étonne un peu malgré tout car l’œuvre est régulièrement retraduite et reprise, c’est donc qu’elle doit se vendre. J’ai eu la surprise de constater par exemple que Payot avait publié, en même temps que sortait ma traduction une version de Maxime Rovère qui doit être tout à fait intéressante.

A quel niveau situez-vous la complexité de lecture Peter Pan ?
Ma fille qui l’a lu, s’est dite gênée par les interventions incessantes du narrateur. Ce mode de narration libre et désinvolte gêne l’illusion référentielle qu’affectionnent les amateurs de romans.  Mais c’est très bien ainsi, la littérature est aussi faite pour déranger. Par ailleurs, Barrie se moque un peu de son histoire, je l’ai évoqué dans la préface. Ce qui l’intéresse c’est le jeu mais quand il s’agit de rapporter les scènes cruciales d’affrontement au danger ou de combat, il s’en tire par une pirouette.

Vous qui êtes enseignant, comment comprenez-vous l’absence de Peter Pan sur les listes de
recommandations de l’Education Nationale ?
V. E. me racontait que sa fille lors des TPE a travaillé sur Peter Pan. Lors de la présentation de son travail, le professeur de français lui a rétorqué que Peter Pan n’était pas de la littérature et que son choix donc n’était pas pertinent pour une filière littéraire. Comment comprendre un tel rejet ?
Je réponds à vos deux questions en même temps. Nos institutions scolaires souffrent d’un incroyable « provincialisme ». C'est-à-dire que, pour elles, la littérature se borne à la littérature française. Armel Guerne qui fut un grand traducteur stigmatisait déjà cette tendance dans les années soixante-dix – et c’est à lui que j’emprunte l’expression. On aurait pu croire que les choses allaient changer avec la mondialisation, l'identité européenne. Les programmes de collège autorisent quelques incursions dans les littératures étrangères. Mais au lycée… Regardez l’épreuve dite de littérature en terminale L, soumise à un programme national, on aurait pu penser que l’on proposerait aux élèves des œuvres qui sortent des sentiers battus mais au lieu de Barry Lindon nous avons eu Zazie dans le métro. Lorenzaccio et Madame Bovary, œuvres régulièrement abordées en première et qui sont à nouveau proposées en terminale. Il m’est arrivé de faire étudier des œuvres de Shakespeare en 1e, sur une classe de trente-trois, pas un seul élève n’a été interrogé à l’oral sur la pièce. Il n’est donc rien d’étonnant à trouver cette réaction chez un professeur de lycée. On ne peut que lui conseiller la lecture des essais d’Armel Guerne ou des réflexions de Steiner .

De quelle manière cette œuvre peut-elle être ou non abordable par les plus jeunes, à l’école élémentaire par exemple ?

Vous me faites sortir de mon domaine de compétence. On peut peut-être tout simplement la lire à voix haute, non ? Pennac n’est pas complètement dépassé.

Une séquence sur Peter Pan destinée aux classes de troisième

Peter Pan est sans doute plus connu que son créateur, James Barrie, dont les contemporains, durant la période édouardienne, plébiscitèrent l’œuvre dramatique.
Son travail de romancier (Margaret Ogilvy,Adieu, Miss Julie Logan), beaucoup plus confidentiel, mérite néanmoins d’être redécouvert pour sa fantaisie déroutante et parce qu’il fait preuve d’une étonnante modernité. Peter Pan (Peter and Wendy), adapté de la pièce de théâtre à succès, annonce pourtant certaines grandes tendances idéologiques de notre époque en exaltant la jeunesse aux dépens d’une maturité rendue synonyme d’avidité bourgeoise.
Par le recours à un merveilleux inquiétant, le récit de Barrie apparaît aussi comme un ouvrage précurseur de l’heroic fantasy qui, de Tolkien à Rowling, ne cessera de séduire de nouveaux publics. Mais Peter Pan est également une aventure de l’écriture. Adapté du théâtre, le roman illustre le concept de « roman-jeu » évoqué par Milan Kundera dans son Art du roman (Gallimard, 1986). C’est ce dernier aspect auquel nous nous attacherons, entre autres, dans une séquence destinée à des classes de troisième.
L’œuvre de Barrie est à la fois un récit d’enfance et une grande œuvre littéraire du XXe siècle. Elle permettra non seulement d’analyser le concept de « roman-jeu » mais aussi d’exercer les élèves à l’exercice de la transposition dramatique, préconisé en troisième. On pourra placer son étude dans le courant du premier trimestre ; il est souhaitable d’avoir abordé au préalable le théâtre tragique, ce qui fournira les pré-requis nécessaires aux exercices d’écriture dramatique et certaines notions utiles à la compréhension des enjeux de l’intrigue.
Illustration de C. Buchet, l'une des premières (1904)
Organisation de la séquence
Séance 1. – Situer l’œuvre dans la tradition du merveilleux anglais et dans la biographie de l’auteur. Analyse de documents, lectures documentaires et recherches au CDI.
Séance 2. – Prendre conscience des exigences de mise en scène qu’impose un texte théâtral. Lecture analytique de l’ouverture de la pièce et réflexion sur la mise en scène de l’extrait.
Séance 3. – Comprendre en quoi les langages romanesque et dramatique exigent des écritures différentes. Lecture du chapitre d’ouverture et retour sur la scène de théâtre précédemment étudiée pour comparer les modalités de transmission de l’information.
Séance 4. – Transposer une scène de roman sous forme dramatique. Entraînement à l’expression écrite à partir d’un extrait du roman.
Séance 5. – Revenir sur la notion de merveilleux et caractériser l’imaginaire de Barrie avec le Pays-hors-du-temps. Application du concept de merveilleux à la première partie du roman.
Évaluation de lecture. QCM évaluant la lecture des chapitres III à IX.
Séance 6. – Comprendre en quoi l’esthétique de Barrie relève de ce que Kundera appelle le « roman-jeu ». Lecture analytique de la fin du chapitre VII.
Séance 7. – Reconnaître et conjuguer le conditionnel, identifier ses valeurs. Morphologie des conditionnels présent et passé, analyse des valeurs du présent à partir d’une fiche d’exercices.
Évaluation de lecture. Résumé à trous pour vérifier la lecture des chapitres XI à XIII.
Séance 8. – Réinvestir les notions de merveilleux et de « roman-jeu » abordées au cours de la séquence. » Lecture analytique de la fin du chapitre XIII.
Évaluation de lecture. QCM évaluant la lecture des chapitres XIV et XV.
Séance 9. – Évaluations. Sujet de type brevet élaboré à partir de la scène des adieux entre Peter et Wendy (pp. 216-219).

Je tiens la séquence à disposition des collègues qui voudraient l'exploiter : utiliser l'adresse liée au blog.

jeudi 19 mars 2015

"Orwell ou l'horreur de la politique" de Simon Leys

Simon Leys nous a quittés, il y a quelques mois. Essayiste de talent, il avait fait polémique dans les années soixante-dix en publiant Les habits neufs du président Mao, ouvrage dans lequel il dénonçait la révolution culturelle comme l’une des pires manifestations du totalitarisme maoïste. Les éditions Flammarion ont réédité son Orwell ou l’horreur de la politique, un essai en forme d’hommage à celui que Pierre Ryckmans – Simon Leys est un pseudonyme – a pu considérer à certains égard comme un modèle.

Simplicité de l’homme, sobriété de l’art

L’épigraphe de l’abbé Brémond, « Rien de plus mystérieux qu’un homme simple », trouve vite son explication dans le portrait psychologique qu’esquisse Simon Leys en s’appuyant sur les témoignages de contemporains et sur la magistrale biographie de Bernard Crick (1) : « Il était foncièrement vrai et propre ; chez lui l’écrivain et l’homme ne faisaient qu’un… » Il y a de fait chez Orwell une forme de pureté qui l’amène à récuser toute forme de mensonge. Son œuvre peut d’ailleurs apparaître comme l’extension de ce trait de caractère qui l’a conduit à refuser les compromissions que ce soit en matière d’esthétique, d’éthique ou d’idéologie.
Leys cherche alors dans la biographie de l’homme, qui a peiné à trouver sa voix propre les points d’inflexions qui permettent de comprendre comment l’écrivain est parvenu à cette sobriété qui caractérise l’art du journaliste puis du romancier. Son premier ouvrage Down and Out in Paris and London, traduit sous le titre Dans la dèche à paris et à Londres (2), en était aussi la première manifestation. Orwell apportait ainsi à l’ordre littéraire, « sa contribution stylistique la plus originale », à savoir, « la transmutation du journalisme en art. »

Les révélations de 1936

Les romans qui suivent s’avérant plus conventionnels, il faut attendre 1936 et la révélation de la misère – consécutive à un reportage effectué auprès des ouvriers dans le Nord de l’Angleterre industrielle ‑ pour voir Orwell renouer avec cette sobriété de l’écriture et s’engager de façon radicale sur la voie du socialisme. Leis compare cette révélation à l’expérience du « malheur » que décrit Simone Weil dans la Condition ouvrière(3), une forme de « dévastation de l’âme », un écrasement de l’humain réduit à une pure fonction. « The Road to Wigan Pier (4), écrit Leys, fut son chemin de Damas. »
Orwell se convertit littéralement à la politique – à moins qu’il ne faille comprendre derrière ce mot, la compassion. Cette conscience de la misère qui le hante désormais va trouver son accomplissement dans le reportage (Wigan Pier) qui conduit aussi notre auteur à mûrir sa conception de l’écriture, il va certes adopter le style dépouillé du documentaire qui confronte le lecteur au réel (ou à sa parfaite illusion). La vision qu’il donne du réel s’avère néanmoins très travaillée, l’imagination se devant de recréer la réalité pour mieux la donner à voir.

Les raisons d'un engagement

Leys s’attache ensuite à chercher dans la biographie les raisons de cet engagement, faut-il l’attribuer à la détresse que connut l’auteur adolescent dans un pensionnat dont Eric Blair ­ Orwell est aussi un pseudonyme ‑ fait état dans un essai qui ne fut pas publié ? Est-ce le déclassement social de ses parents dans une Angleterre ou les « stratifications de classe […] empoisonnent la société à un degré inconnu du reste de l’Europe » ? Est-ce l’expérience birmane – rappelons que le jeune Eric Blair devait s’engager dans les forces de police anglaise en Birmanie et y travailler pendant cinq ans ?
Orwell évoluera bien sûr vers l’anticolonialisme, mais son expérience birmane devait lui apporter une vision du monde nuancée qui l’amènera à ménager Rudyard Kipling par exemple, pour lequel il éprouve des sentiments ambivalents, mélange d’irritation et d’admiration. Il lui reconnait pour le moins, une forme de réalisme, un « sens de la responsabilité » que n’ont pas les intellectuels de gauche qui condamnent la colonisation. « Vous vous moquez, avait écrit Kipling, des uniformes qui veillent sur votre sommeil. » Orwell a au moins partagé son agacement envers ces bonnes consciences qui condamnaient un système dont elles profitaient.
À la prise de conscience de Wigan devait succéder l’engagement dans la guerre d’Espagne. On connait les grandes étapes de son itinéraire : atteint par une balle alors qu’il combat au côté des républicains, il est transféré à l’arrière et découvre que les staliniens s’avèrent plus préoccupés de détruire leurs alliés anarchistes que de défendre la république. Ce qu’il a vu et compris en Espagne lui donnera à tout jamais ‘l’ « Horreur de la politique » dont naîtront ses trois chefs d’œuvres, Hommage à la Catalogne, La Ferme des animaux et 1984.

Socialisme et humanisme

Après l’aventure espagnole Orwell conjugue une morale qui place l’individu au centre de ses préoccupations et un socialisme qui relègue l’idéologie au second plan, se donnant pour vocation première une fraternité dénuée d’arrière pensée. Pour Orwell, le socialisme conduit naturellement à la lutte antitotalitaire. C’est précisément au nom du socialisme, qu’il considère comme un idéal trop élevé pour être soumis aux manigances de la politique, qu’il récuse la violence et toute forme d’accaparement du pouvoir.
Simon Leys évoque aussi certains aspects moins connus du travail d’Orwell, alors qu’on pourrait le penser désintéressé des préoccupations esthétiques, il montre que l’auteur de 1984 sut manifester son intérêt pour des écrivains a priori très éloignés de son univers : Julien green, D.-H. Lawrence, Henri Miller, preuve s’il en est que l’esthétique demeurait pour Orwell, un champ de réflexion permanant.
L’essai de Simon Leys nous donne d’Orwell une vision enthousiaste mais nuancée. Leys reconnait qu’Orwell na pas le génie de Kafka ou remarque que l’absence de perspective sur une quelconque forme de transcendance l’empêche d’accéder à la poésie qui émane de l’œuvre d’une Simone Weil. Mais la sympathie entre l’auteur et son sujet est totale. Orwell aurait sans doute pu écrire Les habits neufs du président Mao et si Simon Leys a osé un tel ouvrage, c’est parce qu’avant lui ont existé des Camus et Orwell qui ont compris que l’idéologie avait avant tout pour vocation de servir l’homme et non l’inverse.

(1) Bernard Crick, George Orwell, une vie, Points Seuil, 1984.
(2) Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 10/18, 2003.
(4) Simone Weil, La Condition ouvrière, Folio, 2002.
(4) Orwell, The Road to Wigan Pier, Penguin, 2001 ‑ en français, Sur le quai de Wigan, Ivrea, 1982.