Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

jeudi 8 octobre 2020

"Retrouver le petit frère" de Gisèle Bienne


Il n’est pas toujours évident de dessiner la frontière entre littérature pour la jeunesse et littérature tout court. Retrouver le petit frère, le dernier roman de Gisèle Bienne, paru dans la collection « Medium » de l’école des loisirs fait partie de ces textes qu’on ne s’étonnerait pas de retrouver dans une collection pour adulte, preuve s’il en est, que la jeunesse a mûri ou que les adultes s’accrochent à leurs jeunesses.
Si la narratrice est une adolescente, ce qui correspond aux critères habituellement électifs du roman pour la jeunesse, le thème du récit est particulièrement éprouvant puisqu’il s’agit, comme le laisse justement supposer le titre, de la disparition d’un enfant et de ses répercussions sur la famille qui doit subir cette épreuve. Jolie trouvaille d’ailleurs que ce titre sous forme d’infinitif qu’on peut lire comme une injonction, une nécessité pour tous, ou comme le programme destiné à diriger une existence.

Un enlèvement et ses répercutions

Alors que Sophie et Emma promenaient leur petit frère en poussette, elles ont commis l’imprudence de le laisser seul quelques minutes pour aller observer les canards près d’un étang. À leur retour, Odilon a disparu. Malgré les recherches de la police, l’aide des voisins, au cours d’une « grande nuit folle », après des jours de recherche infructueuses, il faut bien se rendre à l’évidence : le petit frère a très probablement été enlevé !
Les événements de cette terrible soirée, Emma ne va cesser de les revivre, sous l’injonction de gendarmes un peu maladroit d’abord et puis, mue ensuite par le devoir de ne pas oublier : oui, elles ont été doublées par une voiture décapotable, oui la voiture est repassée dans l’autre sens, non, elles n’ont pas relevé les numéros sur la plaque d’immatriculation.
Comment vivre désormais avec la culpabilité qui ne peut manquer de les étreindre ? Comment une famille unie peut-elle continuer à vivre avec ce manque indicible et ces questions ? Les parents d’Emma et Sophie sont des gens équilibrés, il n’y aura pas de reproches, pas de question mais le silence. Un silence oppressant qui ne se veut ni accusateur, ni ostracisant, c’est le silence de la douleur. Une douleur si grande qu’elle ne peut qu’être muette.
Sophie ne mange plus que du sucre, Emma succombe à d’irrépressibles assauts de sommeil qui la surprennent partout, en tout lieu. La famille craque, les deux sœurs s’accusent mutuellement, Emma fugue brièvement et revient. Quand ce ne sont pas les gendarmes qui semblent la soupçonner, elle est accusée par sa « meilleure » amie qui la harcèle pour lui dérober ce qu’elle croit être un secret.
Comment ne pas succomber au sommeil ?

Résolution et synchronicité

Un médecin à l’humour décapant, une sorte de bouffon ou fou du roi Shakespearien va lui redonner espoir :
« Sans réfléchir une seconde, je lui demande où se trouve Odilon.
- Dans le soleil, il me répond, pas du tout étonné par la question. […]
- Il va bien ?
- Il va assez bien mais il irait mieux, si toi, tu allais bien… »
Cette consultation fait germer un espoir qui ne quittera plus l’adolescente.
Les mois vont passer, les années. Emma supporte les vacances chez ces grands-parents, le regard toujours soupçonneux de son amie. Mais une résolution s’est ancrée en elle : ce petit frère, elle ne l’oubliera pas – elle continue de lui écrire, lui donne rendez-vous au grenier ‑  mais surtout, elle le retrouvera.
La où les recherches rationnelles, méthodiques, la logique ont échoué, le goût pour la littérature, l’intuition, les conseils d’un médecin décalé mais porteur d’espoir peuvent-ils réussir ?
C’est tout naturellement qu’Emma, la Recherche du temps perdu et son bac L en poche va effectuer son premier job d’été à Menton, dans le sud. Grâce à son intuition, grâce à sa volonté de ne rien céder, grâce à Andersen, un miracle se produira.
Le roman de Gisèle Bienne est un roman fort dont l’écriture simple recèle des trésors d’émotions. C’est aussi un roman optimiste, s’il fallait expliquer un dénouement qu’on peut trouver étrangement heureux, qui, aux yeux de certains, fera peut-être un peu trop appel au hasard, nous répondrons que Gisèle Bienne offre là une magnifique illustration du concept de synchronicité, élaboré par Jung après sa rupture avec Freud.
Si Emma parvient à atteindre son but, c’est parce qu’elle a su faire confiance à la vie, accepter sa part d’ombre, accepter aussi cette part d’irrationnel qui vient parfois griffer l’existence pour nous donner l’impression de sortir d’un mauvais rêve ou nous redonner l’espoir et qui autorise à prendre un nouveau départ. Emma a su déchiffrer ses messages que la vie adresse parfois à l’inconscient, et Gisèle Bienne donne à son roman une épaisseur qu’on souhaiterait trouver dans tous les romans de littérature dite pour la jeunesse.

dimanche 29 décembre 2019

Vanitas vanitatum, omnia vanitas d'Anne Brontë

Anne crayonnée par Charlotte
L'année qui vient permettra de célébrer le bicentenaire de la naissance d'Anne Brontë. Anne (1820-1849) est la moins connue des soeurs Brontë, sans doute ses romans n'ont-ils pas l'aura romantique et scandaleuse de Jane Eyre ou Wuthering heigths. La Locataire de Wildfell hall et sa revendication féministe méritent le détour et ses poèmes valent aisément ceux de Charlotte. Sur le portrait peint par Branwell, on ne peut qu'être frappé par la ressemblance qu'il y a entre Anne et Emily, longtemps la vie les a d'ailleurs rapprochées, elles ont élaboré ensemble, le cycle de Gondal, aujourd'hui perdu quand Charlotte travaillait avec Branwell à celui d'Angria.



In all we do, and hear, and see,
Is restless Toil and Vanity.
While yet the rolling earth abides,
Men come and go like ocean tides;

And ere one generation dies,
Another in its place shall rise;
THAT, sinking soon into the grave,
Others succeed, like wave on wave;

And as they rise, they pass away.
The sun arises every day,
And hastening onward to the West,
He nightly sinks, but not to rest:

Returning to the eastern skies,
Again to light us, he must rise.
And still the restless wind comes forth,
Now blowing keenly from the North;

Now from the South, the East, the West,
For ever changing, ne'er at rest.
The fountains, gushing from the hills,
Supply the ever-running rills;

The thirsty rivers drink their store,
And bear it rolling to the shore,
But still the ocean craves for more.
'Tis endless labour everywhere!
Sound cannot satisfy the ear,

Light cannot fill the craving eye,
Nor riches half our wants supply,
Pleasure but doubles future pain,
And joy brings sorrow in her train;

Laughter is mad, and reckless mirth--
What does she in this weary earth?
Should Wealth, or Fame, our Life employ,
Death comes, our labour to destroy;

To snatch the untasted cup away,
For which we toiled so many a day.
What, then, remains for wretched man?
To use life's comforts while he can,

Enjoy the blessings Heaven bestows,
Assist his friends, forgive his foes;
Trust God, and keep His statutes still,
Upright and firm, through good and ill;

Thankful for all that God has given,
Fixing his firmest hopes on Heaven;
Knowing that earthly joys decay,
But hoping through the darkest day.


Ann Brontë, Complete Poems of Anne Brontë, Reprint Service Corp, 1924.

En tout ce que l’on fait, entend ou voit,
Ne résident que peine sans trêve et vanité ;
Alors que la Terre en mouvement demeure,
Les hommes vont et viennent comme les marées ;

Avant que ne meure une génération,
Une autre la remplace, qui s’élève.
Et la précipite bientôt dans la tombe,
D'autres lui succèdent, comme la vague écrase la vague ;

A peine se sont-elles dressées qu’elles retombent à jamais.
Chaque jour voit le soleil se lever,
Se hâter dans sa course vers l'Ouest,
Il sombre dans la nuit, non pour se reposer,

Mais pour arpenter les chemins des ciels d’Orient,
Il lui faut alors encore se lever pour nous éclairer.
Viennent alors les vents tourmentés et ardents
Qui, à présent soufflent, du nord,

Mais tantôt du sud, de l’est ou de l’ouest ;
Pour toujours irrésolus, à jamais agités.
Les sources, jaillissant des collines,
Assurent la course éternelle des ruisseaux.

Les rivières assoiffées y prennent leur aliment
Et le portent en roulant jusqu’au rivage,
Mais l'océan ne cesse d’en vouloir davantage
Partout, ce n’est que labeur sans fin.
Er le son ne peut satisfaire l’oreille.

Nulle lumière ne contente l’œil assoiffé
Et il n’est pas de fortune pour contenter nos besoins.
Le plaisir ne fait qu’accroître la peine à venir,
Et la joie, dans sa course, apporte le chagrin.

Le rire est folie, la joie, une imprudence,
Que fait-elle sur cette terre désolée ?
La richesse et la gloire occuperaient-elles notre vie,
La mort vient détruire notre labeur,

Pour nous soustraire la coupe intacte
A laquelle nous avons tant travaillé
Que reste-t-il, dès lors, à l’homme infortuné ?
Qu’il profite, tant qu’il le peut, des plaisirs de la vie.

Qu’il profite des bienfaits que le ciel lui accorde,
Qu’il assiste ses amis, et pardonne à ses ennemis.
Qu’il croie en Dieu, et ne change rien à ses lois,
Droit et ferme dans le bien comme dans le mal ;

Empli de gratitude pour tout ce que Dieu lui donna,
Plaçant au ciel ses plus fermes espoirs,
Sachant que les joies d’ici-bas fanent vite,
Espérant, à travers les jours les plus sombres.

trad. S. Labbe.

Illustration : Ill. de couverture pour La maison sur la colline de D. Auriange, Marabout, 1966.

vendredi 20 décembre 2019

Christmas tree

Carte postale, 1907.
For whom have I 
As yeat another year is ending 
Decked this Christmas-tree 
In blown-glass coloured balls and birds and shining spheres 
And glitter on the ever-green 
And living boughs ? 
Who from the young 
Who will come briefly to visit me 
Will find magic in these tinsel stars, hear what they sing 
Of memories not theirs, who must live on Into years farther yet from Bethlehem? 
Not, not for the living, It is my ghosts who will keep Chritmas Past with me, 
And it should be that an old woman In all my remenbered and unremenbered presents be 
With those who loved me, yet with whom, indifferent then, 
Only now I am. 

Kathleen Raine, The Presence, 1987.

Pour qui ai-je,
Alors qu’une autre année s’achève encore
Décoré ce sapin de Noël
De boules de verre colorées, d’oiseaux et des sphères scintillantes
De paillettes sur les branches toujours vertes
Et vivantes?
Qui, parmi les jeunes gens
Qui brièvement me rendront visite,
Trouvera de la magie dans ces étoiles étincelantes, qui entendra ce qu'elles murmurent
De souvenirs qui ne sont plus à eux, et qui doivent rester en vie
En ces années qui toujours plus s’éloignent de Bethléem ?
Non, pas pour les vivants,
Ce sont mes fantômes qui garderont avec moi les Noël Passées
Comme il se doit pour une vieille femme,
A travers tous ces présents que ma mémoire a conservés ou effacés, d’être
Avec ceux qui m’ont aimée, autrefois indifférente, c’est seulement maintenant
Que je suis avec eux.

mercredi 31 juillet 2019

"Jane Eyre" de R. Stevenson

Introuvable depuis quelques années, la version de Jane Eyre réalisée par Robert Stevenson et diffusée en 1944 vient d’être rééditée chez Rimini éditions. Est-ce la fortune récente des romans brontëens au cinéma qui a motivé à cette reprise ? On ne peut en tout cas que se réjouir de cette réédition car le film, même s’il n’est pas un modèle de fidélité à la trame romanesque de Charlotte Brontë, repose sur une distribution exceptionnelle et constitue l’une des « perles du cinéma de Stevenson, cinéaste [pourtant] banal » si l’on en croit Raymond Bellour dans l’un des suppléments adjoints au film sur le dvd. 
Contrairement aux versions plus récentes de Zeffirelli ou Fukunaga, Stevenson raccourcit singulièrement l’épisode de l’enfance et élide complètement la dernière partie du roman où Jane, recueillie par Saint-John et ses sœurs se reconstruit une existence indépendante, prouvant par là, qu’une femme, comme un homme, peut s’assumer seule et choisir sa destinée. L’épisode participe du message féministe de l’œuvre et l’on peut regretter sa disparition, d’autant plus qu’il vient faire contrepoint à la situation initiale. Rappelons qu’au début du roman de Charlotte Brontë, Jane est confrontée à son cousin (John Reed) et à ses deux sœurs et que l’épisode dont nous parlons, situé peu avant le dénouement, met aussi Jane en présence d’un cousin (Saint-John) et de deux cousines. Ces triades de cousins sont évidemment une expression fantasmée de la fratrie Brontë et leur récurrence manifeste la littérarité de l’œuvre. Structure récurrente, elles sont évidemment une transposition fantasmée de la famille Brontë. 
Elizabeth Taylor et Peggy Ann Garner
Anne Marie Baron dans l’un des suppléments nous explique que si l’épisode de l’enfance a été réduit, c’est pour amener plus vite les rôles vedettes, Joan Fontaine et Orson Welles. Et pourtant, malgré sa brièveté, l’épisode de l’enfance est rapporté avec une force inégalée qui tient d’abord au choix des actrices. Elizabeth Taylor, l’« enfant au regard d’adulte », ‑ d’après les réalisateurs de l’époque ‑ prête ses traits au personnage d’Helen Burns. Par son exceptionnelle présence et sa maturité précoce, elle incarne littéralement ce personnage trop sage au destin tragique qui permettait à Charlotte Brontë de fustiger les excès d’une certaine religiosité. 
Peggy Ann Garner demeure sans doute la plus convaincante des interprètes du personnage de Jane enfant, son physique gracile et candide manifeste la fragilité du personnage, mais la justesse de son jeu dans les scènes où elle est confrontée à des adultes et les éclairs de son regard qui traduisent une colère contenue annoncent le potentiel de révolte du personnage dans la suite du récit. Peggy Ann Garner devait obtenir deux ans plus tard l’oscar du meilleur espoir féminin pour son interprétation dans le Lys de Brooklyn d’Ellia Kazan. 
Joan Fontaine est, en 1944, une immense vedette, elle a tourné avec les plus grands (Griffith, Cukor, Hitchcock). Malgré le mépris qu’affichera Welles à son égard ‑ Anne-Marie Baron nous rapporte ces propos peu élogieux du maître : « elle n’a au fond que deux expressions » ‑ la comédienne livre du personnage une interprétation tout en nuances. Et si elle semble, dans certaines scènes, littéralement écrasée par Orson Welles, c’est que le film traduit, comme le souligne Anne-Marie Baron l’étrange complexité des rapports de domination. Orson Welles quant à lui, prête son aura au personnage de Rochester. 
Son arrivée et la rencontre qui s’en suit son filmées de manière magistrale. Le personnage surgit dans un décor de brume nocturne et son cheval se cabre menaçant de piétiner Jane et provoquant la chute de son maître. Même si l’épisode est détournée de sa signification, ‑ dans le roman la chute est un moment prémonitoire qui annonce la déchéance future du héros c’est aussi un moyen pour Charlotte Brontë de jouer avec les stéréotypes de la rencontre ‑ il permet d’emblée à Orson Welles d’affirmer son autorité naturelle et de moduler cette thématique de la domination qui parcoure effectivement toute l’œuvre. Le rapport quasi masochiste que Jane entretient avec Rochester, transparait dans la dernière réplique de la scène « Donnez-moi mon fouet ! » ordonne un Rochester intraitable et Jane de s’exécuter aussitôt. 
La scène du mariage manqué, Orson Welles et Joan Fontaine.
Orson Welles joue certes un Rochester plutôt convaincant, aller jusqu’à dire qu’il en fait un « personnage shakespearien » (A.-M. Baron) est peut-être un peu excessif. Rochester n’est finalement, dans le roman de Charlotte Brontë, que la vision fantasmée de l’homme que pouvait avoir une jeune femme soumise aux intransigeances de l’éducation victorienne. Il est plus une caricature d’homme qu’un personnage en tout point crédible. Est-ce cet aspect caricatural qu’aurait saisi Orson Welles ? Il y a, quoiqu’il en soit, de l’excès dans son jeu, les gestes emphatiques et les roulements d’yeux frisent l’outrance mais l’indéniable prestance du comédien et la force de son regard conviennent à merveille à l’aspect dominateur du personnage. 
Cette version de 1944 vaut donc par ses interprètes mais elle n’est pas exemptes de qualités plastiques, Raymond Bellour dans les suppléments souligne l’exceptionnelle qualité de l’éclairage et on ne peut que souscrire à ce jugement. Le film, en noir et blanc repose sur une photographie soignée qui joue avec maestria de la lumière pour restituer l’inquiétante atmosphère gothique du roman. C’est d’ailleurs, si l’on compare avec les versions ultérieures de Zeffirelli (1996) et Fukunaga (2011), celui qui redonne avec le plus d’efficacité cette dimension essentielle du roman : cimetière, lande brumeuse, pensionnat lugubre, château médiéval : les décors sont travaillés par une esthétique expressionniste du contraste qui joue sur l’ombre et la lumière et rend avec force l’atmosphère fantastique propre au registre gothique. 
L’influence d’Orson Welles a-t-elle joué sur les choix du réalisateur ? On retrouve, comme le note Anne Marie Baron, certaines techniques chères à l’auteur de Citizen Kane et du Procès, les plans séquences ou le jeu sur la profondeur de champ. La première scène où l’on voit arriver Helen burnes place Jane seule au milieu d’une vaste salle, découpée par les ombres inquiétantes des piliers. À l’arrière plan, descendant d’un escalier compliqué, arrive Helen, filmée comme une sorte de petit lutin et qui brise l’effroyable solitude de l’héroïne. La scène du mariage manquée joue également avec la perspective d’une façon remarquable. Les héros pris dans une aura lumineuse sont à l’arrière plan enserré dans un couloir sombre fait de piliers gothiques. Le travelling avant qui s’ensuit traduit le point de vue de Mason qui va empêcher le mariage. 
On retrouve derrière l’aspect spectaculaire de ces scènes la manière d’Orson Welles, mais rien ne dit qu’il intervint directement dans la mise en scène. Si le film n’est pas la plus fidèle des adaptations – on peut préférer l’interprétation de Charlotte Gainsbourg dans le film de Zeffirelli ou le scénario de Fukunaga – il constitue l’une des premières adaptations parlantes honorables du roman. Il coupe certes dans la trame de l’intrigue mais il sait restituer l’ambiance gothique et se réfère de façon explicite à l’œuvre de Charlotte Brontë. Anne-Marie Baron montre comment Robert Stevenson a su littéralement mettre en scène l’écriture, « la page de roman ». En effet, à certains moments clés de l’intrigue, un passage du roman est filmé en même temps que lu par Joan Fontaine. Ce sont les passages de transition qui sont ainsi mis en évidence, transitions d’autant plus nécessaires que le scénario a procédé a d’importantes coupes dans la trame du roman. 
Un cinéma expressionniste.
Le film se met ainsi en perspective et rappelle le texte fondateur (l’hypotexte) et rendant hommage à la dimension littéraire de l’intrigue. Outre le film et sa version française, le dvd contient : « Dans l’ombre d’Orson Welles » (7’37) : intervention d’Anne-Marie Baron qui montre l’influence d’Orson Welles sur la réalisation du film; « Jane Eyre et la littérature féminine anglo-saxonne » (9’) : mini conférence de Claire Bazin, à qui l’on doit une excellente étude du roman de Charlotte Brontë, Jane Eyre, le Pèlerin moderne, éditions du Temps ainsi qu’une étude sur La Vision du mal chez les sœurs Brontë aux Presses universitaires du Mirail; « Jane Eyre sur grand écran » (8’) : Propos croisés d’Anne-Marie Baron et Raymond Bellour (spécialiste du cinéma).

Article publié dans », L’École des lettres, n°1, 2014-2015 (site).

dimanche 28 juillet 2019

"To a mistresse dying" de William Davenant

Caspar Friedrich, "Femme au soleil couchant", 1808.
L’Amant (1).

Ta beauté fraîche, sereine et mature
Comme un été indien,
Renonçant à la chair, à la nature,
Aux étoiles, s’adjoint.

Le Philosophe.

Elle vivait, les astres s’étiolaient,
Retrouvant par elle un peu de clarté ;
Mais la Mort à l’ombre la conduirait
Là où s’éteignent amour et beauté.

L’Amant.

L’amant, pour qui le poète est prêtre,
Croit que sa maîtresse, quand elle meurt,
En étoile, voit renaître son être :
Et qui pour contredire le rimeur ?

Le Philosophe.

Ne demandez pas au corps qui s’éteint
Quel sera son séjour;
Puisque le savoir, espion du chagrin,
Ne donne nul secours.

William Davenant (1606-1668), "To a mistress dying".

1. Le mot est à prendre dans le sens classique, que lui donne Molière par exemple, de "celui qui aime".

Lover.

YOUR beauty, ripe and calm and fresh
   As eastern summers are,
Must now, forsaking time and flesh,
   Add light to some small star.

Philosopher.

Whilst she yet lives, were stars decay'd,
   Their light by hers relief might find;
But Death will lead her to a shade
   Where Love is cold and Beauty blind.

Lover.

Lovers, whose priests all poets are,
   Think every mistress, when she dies,
Is changed at least into a star:
   And who dares doubt the poets wise?

Philosopher.

But ask not bodies doom'd to die
   To what abode they go;
Since Knowledge is but Sorrow's spy,
   It is not safe to know.urs.



lundi 13 mai 2019

Tyrans de Stephen Greenblatt, où comment Shakespeare nous décrit Trump et quelques autres

Avec Tyrans, Shakespeare raconte le XXIe siècle (1), Stephen Greenblatt, professeur de littérature à Harvard (on lui doit aussi la magnifique étude intitulée Quattrocento (2), qui montrait l’influence déterminante d’une redécouverte, celle du De Natura rerum sur l’esprit de la Renaissance), s’attache à démontrer, une nouvelle fois, l’intemporalité des chefs d’œuvres et comment, l’œuvre de Shakespeare peut contribuer à nous guider dans l’exploration de notre présent torturé.

Les tyrans sont nombreux chez Shakespeare, on songe tout de suite à Richard III ou à Macbeth mais le mérite du livre de Stephen Greenblatt est d’envisager la tyrannie sous tous ses aspects et de montrer comment elle s’installe, quels types de personnalités elle favorise, comment elle gouverne ‑ dans l’irrationalité le plus souvent ‑ et parfois comment elle s’écroule ou plus rarement s’amande.

C’est à l’humaniste écossais George Buchanan que notre historien fait appel pour rappeler les sources qui ont pu alimenter la réflexion du barde de Stratford : « Un roi règne sur des sujets qui l’ont voulu, un tyran sur des sujets qui ne l’on pas voulu. » Même si elle est contestable, cette esquisse de définition souligne le caractère illégitime du tyran et Buchanan de montrer que les institutions d’un pays libre cherchent à écarter ceux qui veulent gouverner « pour eux-mêmes et non pour l’intérêt général. 

On ne peut s’empêcher, ces premières constatations faites, de songer au président Trump qui, s’il n’est jamais nommé, ne cesse d’apparaître en filigranes derrière les développements de cet essai lumineux. Comme le York de la trilogie consacrée à Henri VI, il est celui qui a su faire « alliance avec les classes inférieures, misérables dédaignés et ignorantes ». Le tyran est celui qui fait preuve d’un « populisme déguisé », il flatte le peuple, se prétend du peuple, affiche généralement un nationalisme outrancier mais n’hésite pas à s’appuyer et à nouer des relations secrètes avec l’ennemi de toujours ‑ ainsi York s’allie-t-il avec la France. Et bien évidemment, au plus profond de lui, il n’a que mépris pour ce peuple qui l’adule.

« Toute ressemblance…. » suggère Greenblatt, serait involontaire et fortuite, pourtant quand il dessine le portrait psychologique de Richard III. Le Roi Richard esr atteint de narcissisme pathologique. IL croit que tout lui est dû à un point éffreyant et ne doute jamais de pouvoir faire ce qui lui plaît. Il aime aboyer ses ordres et voir ses inférieurs les exécuter. Il s'attend à une loyauté abolue mais est incapables de gratitude. Les sentiments d'autrui ne signifient rien pour lui." Le lecteur ne peut s'empêcher de se livrer au jeu des associations diées.

Le Tyran n'arrive pas seul au pouvoir, il peut compter sur les hommes de l'ombre qui cherchent à tirer profit de son magnétisme et qui la plupart du temps s'y brulent. Et la tyrannie révèle la nature humaine: il est ceux qui la favorient pour en profiter, ceux, beaucoup plus rares qui l'affrontent, illustrant le fameux paradoxe sartrien : Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande ») (3) ainsi en va-t-il de Kent qui, au début du Roi Lear, ose défier son maître pour lui signifier sa folie ou de Pauline, dans Le Conte d’hiver, qui tente de sortir le roi Léonte de ses illusions destructrices.

Car le tyran, bien souvent, est fou, il peut certes accéder au pouvoir lucidement, de façon concertée, machiavélique, détruisant les institutions, méprisant et massacrant les êtres : ce que font les Richard III et Macbeth. Ils n’en sont pas moins, estime Greenblatt, victimes d’une forme de dégénérescence psychologique.

Mais cette dégénérescence peut aussi accabler les souverains légitimes (Lear, Léonte dans Le Conte
d’hiver
), surgissant de façon inexplicable : quelle mouche a bien pu piquer Lear lorsqu’il s’adonne à l’exercice puéril d’exiger des preuves d’amour de ses trois filles ? Pour quelles raisons Léonte devient-il soudain furieux de jalousie, au point de détruire son mariage, une vielle amitié, sa propre fille et son royaume ? Si Le Conte d’hiver se termine sur une note positive, la rédemption du tyran, il n’en va pas de même du Roi Lear :
« À l’an fin, écrit- l’universitaire, aucun des monstres n’est plus en vie pour savourer les fruits de sa victoire.

Malgré tout leur mort ne peut effacer la tragédie de Cordélia ou l’affliction indicible de son père […] De manière plus poignante que nulle part ailleurs  dans son œuvre, Shakespeare insiste ici sur le caractère irréparable de la perte que la tyrannie laisse dans son sillage. »

On voit donc combien la réflexion de Stephen Greenblatt peut nous être précieuse. « God bless America », a-t-on envie de dire, rien ne réparera les dégâts commis par l’administration chaotique de Trump, les modestes avancées sociales que son prédécesseur avait amorcées, les décisions délirantes en matière de politique environnementales et étrangères vont causer des dégâts irréversibles. À l’heure où, par ailleurs, 60 % des Français se déclarent favorables à la mise en place d’une application tracking sur leurs portables, il est plus que temps de relire Shakespeare et de prendre connaissances de la lecture judicieuse qu’en fait Stephen Greenblatt. Qui nous prouve s’il en était besoin, combien les classiques sont actuels, intemporels et riches de significations qui nous concernent.

 

(1) Stephen Greenblatt, Tyrans Shakespeare raconte le XIXe siècle, Saint-Simon, 2019.

(2) Stephen Greenblatt, Quatrocentto, Libres champs, Flammarion, 2015.

(3) Sartre, « La République du silence », in Situation III, 2018.

dimanche 3 février 2019

Nouveau look pour Gilgamesh

Le récit de Gilgamesh, publié initialement à l'école des loisirs en 2010 est une réécriture de l'épopée antique dans sa version ninivite.

Le livre présente donc le contenu des douze tablettes, retrouvées dans le palais d'Assurbanipal, l'épisode d'Ishtar aux enfers et un dossier qui évoque
- La Mésopotamie antique
- Une chronologie des cités
- La fig
ure de Gilgamesh
- La formation de la légende
- La redécouverte de la version ninivite
- La construction de l'épopée
- La douzième tablette
- La légende d'Ishtar aux enfers

Séquence dans l'école des lettres n° 2-3 de 2010-2011.

Une critique dans la Revue des livres pour enfants
Inanna (Ishtar),
British Museum

Remarquable édition abrégée à l’intention des jeunes mais aussi pourra-t-elle être une bonne première lecture pour tous ceux qui hésiteraient à se lancer dans un texte lacunaire, difficile. Ici, le texte a été habilement réécrit pour que la lecture soit aisée sans retirer l’esprit du texte. Il est suivi d’une tablette tardive qui narre la descente d’Enkidu aux enfers et « la descente d’Ishtar aux enfers » qui ont le mérite de nous donner une idée des conceptions des anciens Mésopotamiens de l’ « après vie ». On trouvera en outre, en fin de volume un index très utile car les noms des dieux mésopotamiens ne nous sont point familiers, une bibliographie aussi brève qu’intéressante et , surtout, une présentation claire et rapide de la Mésopotamie. On ne peut que recommander sa lecture à tous – on peut lire à haute voix ce beau texte : il sonne bien. L’émotion nous saisit au récit de ces aventures, de la douleur indicible de Gilgamesh quand Enkidou meurt, de sa peur de mourir et de cette quête désespérée qui se termine dans une sorte de paix. Chef d’œuvre qui n’a pas pris une ride depuis plus de quatre mille ans ! E.C. Revue des livres pour enfants, sept. 2010.