Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

dimanche 15 mars 2009

A mon seul désir

De retour de Paris, il me restera curieusement de ce séjour la vision de cette fameuse Dame à la licorne. Contemplation, recherche, le mystère reste intact. Qu'est-ce qui s'y dit, s'y dévoile et s'y dérobe?
Oeuvre mystérieuse, messagère d'un autre temps et dont on pressent que le message qu'elle veut délivrer relève de l'intemporel.
Observons le décor, une sorte d'île verdoyante, deux groupes d'arbres symétriques en nombres et en tailles mais dont les essences diffèrent. Deux fois quatre... La quaternité, quatre! le chiffre relève de la perfection, du moins en ce monde.
Une tente vide, au fronton : l'inscription "à mon seul désir". La tente est bleue couverte de flammèches qui me font penser aux représentations traditionnelles de l'Esprit saint, un héraldiste me donnerait sans doute une définition prosaïque de ce signe mais je ne veux pas l'entendre. Le vide et l'Esprit se conjuguent pour former "mon seul désir".
L'Unique.
Que fait-elle la Dame? Elle prend ou se dessaisit? Je veux y voir quelque chose qui tienne au renoncement, à la paix retrouvée de l'esprit qui, ayant compris le prix des désirs insatisfaits, se tourne vers un vide salvateur.
Conséquence : la vie s'équilibre; lion et licorne se mettent au garde-à-vous, sexe et pureté, vaillance et instinct de survie, force et harmonie, destruction et beauté.
Le quatrième arbre s'épanouit, tisse ce lien entre ciel et terre, passé, présent et avenir. Les animaux dont la présence est acceptée dans le jardin insulaire trouvent un écho dans le ciel.
Et la dame, de rouge vêtue, habite en sa tente bleue.

Lien vers le site du musée de Cluny, musée national du Moyen-Âge :

samedi 7 mars 2009

Actualité d'Oscar Wilde

Après Florian et les Brontê me voici sur les traces d'Oscar Wilde! L'Ecole des loisirs s'apprête à mettre sur le marché une nouvelle traduction du Portrait de Dorian Gray, livre culte s'il en est! Boris Moissard est l'auteur de cette traduction qui devrait permettre aux adolescents d'entrer dans l'univers complexe et raffiné de l'ami Dorian. Sans affadir l'oeuvre, il parvient à restituer la complexité de l'intrigue et la virtuosité stylistique de l'auteur tout en allégeant le roman des nombreuses considérations sur l'art qui viennent souligner la dimension allégorique de l'histoire.
Au-delà de l'anecdote fantastique, - mais est-ce vraiment du fantastique ? on rappellera qu'à juste titre, Tororov voit en l'allégorie une limite à la crédibilité du surnaturel - le roman pose de nombreux problèmes qui certainement intéresseront la jeunesse. En premier lieu, le problème du mal que Wilde expose dans une perspective quasi existentialiste - "je me construis par mes actes". Il me semble que cette question du mal revient en force hanter la littérature de jeunesse : il y a eu Harry Potter que ses rapports intimes avec cette figure personnifiée du mal qu'est Voldemort ont inquiété tout au long des sept tomes de la sage; il y a la jeune Bella de Stephenie Meyer qui, par le biais du vampirisme explore sa propre part d'ombre. Le Dorian Gray de Wilde se présente aussi à l'évidence comme l'un de ces expérimentateurs de l'ombre mais à l'inverse d'Harry Potter qui sort victorieux de l'expérience Dorian Gray succombe à l'attrait maléfique du portrait - du narcissisme donc.
La question de la création artistique est aussi au coeur du roman : Wilde y a transposé ses propres interrogations sur le rapport entre élan créateur et sexualité. S'il anticipe ainsi la réflexion freudienne, il me semble aussi pressentir les recherches de Jung : la mort de Sybil Vane (figure de l'anima) est aussi le début d'une descente aux enfers qui n'autorisera aucune rédemption. Coupé de son âme Dorian Gray n'est plus qu'un automate social livré aux aléas d'une vie sans véritable saveur.
On trouvera par ailleurs dans le roman de Gyles Brandreth, Oscar Wilde et le jeu de la mort, publié en 10/18 un saisissant portrait de notre auteur. Outre une intrigue parfaitement menée, Brandreth recrée avec jubilation la figure d'Oscar Wilde avec lequel on sent qu'il entretient un rapport passionné. Mettre en scène un personnage aussi truculent était un véritable défi, Brandreth s'en tire avec les honneurs. Son héros pétille d'intelligence, distille les aphorismes avec un sens de la répartie jamais mis en défaut, c'est un Wilde humain, parfois sentencieux mais toujours drôle dans l'ironie que ressuscite notre auteur. On appréciera de croiser le rude Conan Doyle qui fut l'ami sincère de Wilde et je ne sais si l'on doit accorder crédit à l'anecdote qui ferait de l'auteur du portrait de Dorian Gray l'inspirateur de Mycroft Holme. J'avais choisi ce roman afin de trouver la motivation pour lire l'une des nombreuses biographies de Wilde, prélude nécessaire à un travail sur le roman. C'est gagné, j'ai effectivement envie d'en savoir plus sur Wilde mais je me laisserais volontiers aller à lire le second opus des aventures imaginées par Brandreth.

Un article intéressant du Magazine littéraire sur Brandreth :


http://www.magazine-litteraire.com/content/recherche/article?id=12870

mercredi 18 février 2009

Les soleils d'Emily Dickinson

Encore un petit poème d'Emily Dickinson (1830-1886), jeune femme étonnante. Elle n'a presque rien publié de son vivant, quelques poèmes épars dans des revues. Quelques voyages à Boston, Philadelphie et Washington exceptés, elle ne quitte pratiquement jamais sa petite ville natale Amherst. Elle aura toute sa vie durant une propension à tomber amoureuse des hommes qu'elle approche mais finit sa vie seule. Elle entretient avec ses proches et avec le critique Thomas Wentworth Higginson qu'elle considère (hélas!) comme son maître - il faut dire que le maître n'avait pas vu le génie de l'élève et lui déclara tout de suite que ses poèmes étaient "impubliables" - une correspondance passionnée, à la tonalité tantôt humoristique, tantôt lyrique - certaines lettres livrent même une introspection des plus poignante. A partir de 1864, Emily ne quittera plus Amherst, ni même la propriété familiale, elle observe le monde de ce point fixe, qu'est Amherst et recueille ses poèmes dans des cahiers qu'elle coud à la main.


The longuest day tat God appoint...

The longest day that God appoint
Will finish with the sun.
Anguish can travel to it's stake,
And then it must return.

Pièce 1153, in Emily Dickinson, Car l'adieu c'est la nuit, Poésie Gallimard, 2007.

Le jour le plus long que Dieu ait fixé
Finira en même temps que le soleil.
L'angoisse peut circuler jusqu'à ses racines
Il lui faut ensuite s'en retourner.

Essential Oils

Essential Oils - are wrung -
That Attar from the Rose
Be not expressed by Suns - alone -
It is the gift of screws -

The General rose - decay -
But this - in Lady's drawer
Make Summer - When lady lie
In Ceaseless Rosemary.

Les huiles essentielles - sont extraites
Quintessence de la Rose
Que le soleil ne peut prodiguer - seul -
C'est le don de l'écrou -

Toute rose, parce que rose - se fane -
Cette fragrance - dans le tiroir de la femme
Fabrique l'été - quand repose la femme
Dans la permanence du romarin.

Pièce 772, in Emily Dickinson Car l'adieu c'est la nuit, Poésie Gallimard, 2007.
trad. Stéphane Labbe
Lien vers le Emily Dickinson's museum :

http://www.emilydickinsonmuseum.org/

mardi 3 février 2009

L'aviateur de Yeats

William Butler Yeats est l'un des plus grands poètes du XXe siècle (1865-1939). Prix Nobel de littérature en 1923, il chante dans son oeuvre son attachement à la terre d'Irlande dont il ressuscite parfois les mythes. Sa poésie, mystique et exaltée se ressent de l'influence romantique mais témoigne d'une liberté et d'une puissance rarement atteintes en ce siècle qui eut tant de mal à simplement admirer.

An irish airman foresees his death

I know that I shall meet my fate
Somewhere among the clouds above ;
Those that I fight I do not hate
Those that I guard I do not love ;
My country is Kiltartan Cross,
My countrymen Kiltartan’s poor,
No likely end could bring them loss
Or leave them happier than before.
Nor law, nor duty bade me fight,
Nor public man, nor cheering crowds,
A lonely impulse of delight
Drove to this tumult in the clouds;
I balanced all, brought all to mind,
The years to come seemed waste of breath,
A waste of breath the years behind
In balance with this life, this death.

The wild swans at Coole, 1919.

Un aviateur irlandais pressent son trépas


Je le sais, je rencontrerai mon destin
Quelque part, là-haut, par dessus les nuages;
Je n'ai pas de haine envers ceux que je combats,
Et je n'aime pas ceux pour qui je me bats;
Mon pays à pour nom Kiltarton Cros,
J'ai pour concitoyens, les pauvres de Kiltarton.
Rien ne pourrait les rendre plus démunis
Ni même leur apporter un quelconque bonheur,
Ni les lois, ni le devoir ne m'ont conduit au combat
Ni les hommes politiques ou les clameurs de la foule;
L'impulsion solitaire de la joie seule,
M'a amené à ce tumulte des nuages;
J'ai tout bien soupesé, tout réfléchi,
Les années à venir ne me semblaient que dissipation,
De même que dissipation avaient été les années passées
Contrebalançant cette vie, ce trépas.

Les Cygnes de Coole, 1919. Trad. Stéphane Labbe

Merci à l'anonyme Jo qui m'a signalé une belle erreur de traduction

lundi 19 janvier 2009

Kathleen Raine, le monde, le feu, le néant

Kathleen Raine (1908-2003), sa poésie s’inscrit dans la filiation de Blake, d'E. Brontë et de W.B. Yeats. Elle est, au XXe siècle, l’un des exemples les plus accomplis de ce lyrisme qui fonde toute démarche poétique authentique. Son autobiographie (Adieu prairies heureuses, Le Royaume inconnu) qui a été publié chez Stock dans les années 80, met aussi en oeuvre cette exigence de vérité et d’absolu qui sous-tend sa poésie. Elle est aussi l’auteur d’essais sur Blake et Yeats qui révèle autant l’intelligence complice qu’elle a de ces poètes que sa propre poétique…

THE WORLD

It burns in the void,
Nothing upholds it.
Still it travels.

Travelling the void
Upheld by burning
Nothing is still.

Burning it travels.
The void upholds it.
Still it is nothing.

Nothing it travels
A burning void
Upheld by stillness.


LE MONDE

Il brûle dans le vide,
Rien ne le soutient.
Il voyage immobile.

Arpenteur du vide
Que la flamme maintient
Rien n’est immobile.

Il voyage brûlant,
Étayé par le vide
Arrêté, il n’est rien.

Il est le vide en mouvement
Le vide brûlant
Que maintient l'inertie

Kathleen Raine, « The World », La Pythonisse, 1943, trad. Stéphane Labbe

Article intéressant sur Kathleen Raine, dans "Nouvelles clés"
http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=551/

mardi 9 décembre 2008

The starry night shall tidings bring, Emily Brontë


Droits d'auteur obligent, ce poème d'Emily brontê que j'ai fait apprendre en quatrième dans la traduction de Pierre Leyris, ne peut figurer ici dans la même traduction, en voilà donc une de mon cru qui évidemment ne vaut pas l'autre, mais si Bachelard a raison, les images d'Emily devraient malgré tout se faire ressentir...

THE STARRY NIGHT SHALL TIDINGS BRING

The starry night shall tidings bring°:
Go out upon the breezy moor,
Watch for a bird with sable wing,
And beak and talons dropping gore.

Look not around, look not beneath,
But mutely trace its airy way°;
Mark where it lights upon the heath,
Then wanderer kneel down and pray.

What fortune may await thee there
I will not and I dare not tell,
But Heaven is moved by fervent prayer
And God is mercy - fare thee well°!

Emily Brontë, Poems, November 1838.


La nuit étoilée est chargée de nouvelles :
Va-t-en arpenter la lande sous le vent,
Suis le vol de l’oiseau à l’aile noire,
Bec et serres sanguinolents.

Ne regarde ni autour de toi, ni en dessous,
Mais, en silence suis son trajet dans les airs ;
Remarque, sur la lande, sa trace lumineuse,
Alors mets-toi à genoux et prie.

Quel destin t’attend en ces lieux
Je ne veux, je n’ose le dire,
Mais le ciel s’émeut des prières ferventes
Et Dieu est merci - qu’il te soit favorable !

Emily Brontë, Poèmes, trad. Stéphane Labbe


jeudi 4 décembre 2008

A propos de Charlotte et d'Emily


Quelques mots sur les soeurs Brontë dont j'ai reproduit quelques poèmes. Le fait d'avoir étudié le roman pour les quatrièmes, d'arriver au terme d'un long article sur Jane Eyre, m'a obligé à réactiver ces lectures d'adolescent dont je me sentais bien éloigné. D'autant plus qu'il y a quelques années j'avais lu Le Professeur de la même Charlotte Brontë, que j'avais trouvé ennuyeux, terne, moralisateur et, en un mot : indigeste.

Relire Jane Eyre m'a réconcilié avec Charlotte, même si le roman est plein d'invraisemblances (que penser de ces hasards qui conduisent Jane chez ses cousins dont elle igorait l'existence? De Rochester qui ne trouve rien de mieux à faire que de se travestir en bohémienne pour éprouver sa bien aimée ? ...) Pourtant le roman fonctionne, il y a des passages magiques tant par leur poésie (Jane qui, dans la glace se voit figée en plein territoire des morts, le romantisme de la demande en mariage, le pathétique de sa dérive... ) que par leur efficacité dramatique (le rire de Berthe qui hante tout le roman), Charlotte était une grande artiste. Emily était un génie.

Il y a quelque chose de fascinant dans cette famille d'artistes maudits, tous possédés du démon de la création. Gallimard a eu la bonne idée de publier les Juvenilias, ces récits que les quatre enfants ont élaborés souvent en binômes.
Charlotte et Branwell bâtissaient le royaume d'Angria quand Emily et Anne se réfugiaient à Gondall. C'est Branwell qui, semble-t-il eut l'idée de ces récits; attribuant une personnalité à ses soldats de plomb, il aurait entraîné ses soeurs dans ces récits échevelés pleins de souverains sanguinaires et de châteaux dont les caves dissimulent salles de tortures et souterrains mystérieux.
Et puis Charlotte se désintéressera de Branwell, l'enfant gâté, trop adulé par un père qui n'avait eu foi qu'en son garçon. Branwell, l'enfant terrible, incapable de garder un emploi, de se montrer à la hauteur de ses aspirations artistiques, c'est alors Emily qui, avec patience, ira chercher ce frère qui gaspille sa vie et sa santé dans les tavernes et qui veillera à son chevet, supportant patiemment ses sautes d'humeur d'alcoolique opiomane.
Emily, Charlotte les deux pôles de la création artistiques, les deux tempéraments de la famille! Elles me font penser à ces couples gémellaires dont l'un, tourné vers l'extérieur cherche à s'échapper pour se tourner vers le monde et dont l'autre, à tout jamais effarouché, n'aspire qu'à retrouver la sécurité du couple. Charlotte qui partira étudier à Roe Head, qui est à l'initiative de l'expédition bruxelloise, Emily qui forte des mêmes expériences ne désire à chaque fois qu' une chose : retrouver Haworth, son presbytère, sa lande chérie, ses chiens...
Charlotte voudrait écrire sur un monde extérieur qu'au fond elle connaît mal, Emily se tourne vers son monde et nous en donne une vision hallucinée, terriblement vivante, qui prend corps parce qu'elle s'alimente aux sources les plus profondes de l'être, dans ce mouvement de communion avec la nature où l'âme se ressource et se déploie, auscultant les différentes facettes de son expansion possible, aussi bien dans l'infini de l'amour que dans l'abjection du mal et des instincts animaux. Charlotte ou les séductions de l'ailleurs, Emily ou la pureté de l'absolu, ici et maintenant dans le sifflement des vents qui érodent les moors.