Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

mardi 5 mai 2009

"Crime et expiation" de J.-J. Grandville

Crime et expiation est l’un des deux derniers dessins exécutés par Grandville avant sa mort. L’espèce de prescience qu’il en avait intrigue généralement beaucoup ses biographes, bien sûr le sort s’était acharné sur lui, la mort de ses enfants l’affecte particulièrement – le petit Georges, dernier né de son premier mariage décède en janvier 1847. Il n’empêche que ce décès demeure des plus mystérieux, Grandville disparaissant malgré tout en pleine santé. Crime et expiation paraîtra de façon posthume dans la revue, Le Magasin pittoresque, à laquelle il était destiné, en juillet 1847.
Laure Garcin(1) y voit « un testament et la récapitulation de ses échecs. », cette interprétation est évidemment plausible. La gravure illustre particulièrement bien l’idée souvent ressassée selon laquelle Grandville serait un précurseur de la bande dessinée. Le mouvement d’ensemble, sinusoïdal semble effectivement nous conter une histoire, Freud y aurait probablement décelé le contenu manifeste d’un rêve. Du combat mené entre les deux personnages, en haut à gauche au personnage qui, en bas à droite se précipite vers une croix blanche, nous pouvons affirmer, sans trop nous fourvoyer qu’il s’agit d’un itinéraire symbolique qui, probablement retrace la vie du dessinateur.
La scène initiale, le combat renvoie de façon assez probable à la « scène primitive freudienne ». On pourrait objecter qu’il est paradoxal de représenter la femme (mère de l’auteur) sous la forme d’un arbre, ce serait ignorer le symbolisme jungien qui fait de l’arbre un symbole essentiellement féminin (protecteur, agent de la transmission…), que l’on songe par exemple à Grand-mère feuillage dans le Pocahontas des studios Disney. Notre hypothèse se trouve corroborée par la croix noire située à proximité ou par la fontaine surmontée d’une urne funéraire. Nous savons que Grandville, dans l’esprit de ses parents, remplaça un frère aîné, décédé peu de temps avant sa naissance et qu’il fut même appelé, dans les premiers mois de sa vie, du prénom de ce frère aîné. Ce drame familial pourrait expliquer les larmes abondantes qui coulent de l’arbre.
Laure Garcin montre très bien dans son ouvrage que l’image est à lire comme une trajectoire qui conduirait le personnage du rêveur représenté par différents symboles (la fontaine, la récurrence d’un personnage traqué) d’une situation de quasi impuissance à la promesse d’une libération. Les eaux de la Fontaine initiale se dirigent vers la terre, la croix au départ est blanche. Alors que, dans la situation finale, les eaux de la fontaine semblent jaillir et rejoindre l’horizon et, de noire, la croix est devenue blanche.
Je ne suis pas sûr qu’on puisse donner de ce parcours une vision si optimiste, il me semble au contraire qu’impuissant à régler les nombreux conflits internes qui l’assaillaient, l’artiste ait fait le choix délibéré de la mort. De même, lorsque Laure Garcin dénie toute symbolique religieuse à cette œuvre – elle juge Grandville trop éclairé pour avoir recours au symbole religieux – elle se trompe ignorant la dynamique jungienne de l'inconscient - Jung a parfaitement démontré que la symbolique religieuse ne concerne seulement les personnalités dont l'existence consciemment est influencée par la religion.
Nous ne savons que peu de choses des rapports que Grandville entretint avec ses parents, avec sa mère en particulier. Laure Garcin, s’appuyant sur un dessin réalisé par Grandville, alors qu’il avait quinze ans, en induit assez justement qu’il devait percevoir sa mère comme un personnage autoritaire et dépourvue de fantaisie, sans doute totalement insensible à ses dons artistiques. On peut de fait interpréter la présence de l’œil, à la fois fermé et ouvert dans une balance puis résolument ouvert comme l’œil d’une mère castratrice à laquelle tente d’échapper le rêveur. La colonne brisée en bas à gauche, confirme cette hypothèse. Une lecture religieuse peut aussi nous renvoyer (de façon anticipée) à la Légende des siècles :
« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Il n’y aurait rien d’extraordinaire, étant donné les circonstances de sa naissance, à ce que Grandville se soit ressenti comme un nouveau Caïn. Son cas n’est pas sans faire penser à celui de James Barrie, l’auteur de Peter Pan, qui éprouva si douloureusement la douleur maternelle quand elle perdit son fils (frère aîné aîné de Barrie) qu’il en prit la décision de ne pas grandir. Il est à noter que sa trajectoire est tout aussi parsemée de décès que celle de Grandville.
Les mains qui sortent de terre, en haut pourraient donc signifier le désir de faire revivre Abel et l’itinéraire de notre artiste rencontrerait un mythe de l’inconscient collectif. La chute dans l’eau, la rencontre du monstre, figuration d’une mère chtonienne relèvent aussi des symboles mythologiques. A cette rencontre, l’artiste ne semble devoir son salut qu’à la croix blanche, symbole christique, symbole aussi de la mort et ce d’autant mieux que la fontaine, située au fond semble constituer une sorte d’écho atténué à la croix dans un autre monde. Et c’est ici Baudelaire qu’il nous faudrait citer, comme si à l’intensité des conflits intérieurs qui le rongeaient, Grandville n’avait su trouver d’autre issue :
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!

Nous voulons, tant ce feu qui nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau !

(1) Laure Garcin, J.J. Grandville, révolutionnaire et précurseur du mouvement, Eric Losfeld, 1970.

lundi 4 mai 2009

La Sauterelle et le Grillon

Keats, mort à vingt-six ans de la tuberculose, appartient à cette génération romantique dont les plus grands talents disparaissent au faîte de la gloire, Shelley, Byron... La destinée de Keats fut plus obscure que celle de ses aînés, très tôt orphelin, il évolue dans cette Angleterre redoutable que décrivent les romans de Dickens. Au pensionnat, il se passionne pour Shakespeare, apprend le latin en autodidacte. Les mythes grecs nourriront sa poésie (Endymion, Hyperion), on lui doit aussi de très belles oeuvres lyriques dont la fameuse Ode au Rossinol. La "Sauterelle et le Grillon" est un sonnet qui développe le thème de l'Ode au rossignol, la permanence de la poésie dans une monde en perpétuel mouvement.

On the Grasshopper and the Cricket

The poetry of earth is never dead :
When all the birds are faint with the hot sun,
And hide in cooling trees, a voice will run
From hedge to hedge about the new-mown mead ;
That is the Grasshopper’s - he takes the lead
In summer luxury,- he has never done
With his delights; for when tired out with fun
He rests at ease beneath some pleasant weed.
The poetry of earth is ceasing never:
On a lone winter evening, when the frost
Has wrought a silence, from the stove there shrills
The Cricket’s song, in warmth ever,
And seems to one in drowsiness half lost,
The Grasshopper’s among some grassy hills.
30 décembre 1816.


De la sauterelle et du grillon

La poésie de la terre, ne meurt jamais :
Quand tous les oiseaux accablés par un soleil torride
Se dissimulent à l’ombre des feuillages, une voix s’élève
Et parcourt les haies, les prés nouvellement moissonnés;
C’est le chant de la sauterelle qui donne le la
Dans la splendeur de l’été – jamais il n’y eut
Tels délices et lorsqu'elle est fatiguée de s’amuser,
Elle se repose sous quelque roseau accueillant.
La poésie de la terre ne cesse jamais :
Par une soirée d’hiver solitaire, quand le gel
A tout réduit au silence, la voix du grillon
Stridente, résonne et s’amplifie de la chaleur du foyer,
Elle semble pour qui, somnolant doucement, s’adonne à la rêverie
Le chant de la sauterelle qui court à travers champs sur la colline.

Trad. S. Labbe

dimanche 12 avril 2009

Résurrection par Le Tintoret


Cette résurrection du Christ fait partie du gigantesque ensemble réalisé par Le Tintoret à la Scuoala di San Rocco. Thierry Maugenest dans un petit roman à suspens bien documenté et bien ficelé - Venise.net (1) - raconte comment Jacopo Robusti enleva le marché à ses concurrents (dont Véronèse). Alors que tous les peintres sollicités avaient apportés des esquisses, le Tintoret effectua en quelques jours une toile qui émerveilla les commanditaires et lui fit remporter le marché.
L'anecdote signale la volonté de conquête du célèbre peintre. A-t-il réellement été l'élève du Titien? Une chose est certaine, très vite sa réputation surpasse celle de son illustre aîné. Mais Le Tintoret semble aussi marquer une étape dans l'histoire de l'art, un pas de plus en direction de cette humanisation (laïcisation?) du sacré qui marque l'histoire de l'art au XVIe siècle.
Le christ surgit ici du tombeau en un mouvement extrêmement volontaire, les anges sont comme débordés par cette puissance. La composition par ailleurs s'avère extrêmement intéressante : le mouvement du Christ qui va vers la gauche, comme s'il entrait donc dans le tableau est un mouvement de retour à la terre. Ressusciter n'est donc pas partir.
Le triangle semble servir de principe récurrent à la composition de l'ensemble : le haut du tableau, le côté doit et une diagonale forment un premier triangle : la sphère d'action du christ qui bouscule les anges. Un deuxième triangle se construit donc en symétrie inverse et représente la sphère d'action des hommes, ce triangle est lui même sécable en deux : triangle inférieur, les gardes dorment, dans la pénombre, indifférents à la résurrection; triangle supérieur, les femmes penchées comme éblouies par la lumière du levant, écho de la résurrection. Deux manière de réagir à cet acte fondateur : se laisser éblouir ou l'ignorer.
Noter l'importance de la terre sur la diagonale, comme une cloison qui semble inviter à ne pas mélanger les plans céleste et terrestre, à lire cette résurrection comme un symbole, un symbole fort au sens daumalien du terme - le symbole EST ce qu'il représente. Une très belle œuvre, quoiqu'il en soit où l'on retrouve tout ce qui fait la modernité du Tintoret, la ferme délicatesse du trait à la Michel Ange, le goût pour les jeux de lumières fastueux, le mouvement imprimé aux corps qui bien évidemment dit ici la vie retrouvée.

(1) Thierry Maugenest, Venise.net, Liana Levi, 2003. L'auteur juxtapose deux intrigues qui finiront par se rejoindre : l'une qui met en scène le Tintoret et l'autre qui traite d'une enquête sur une série de meurtres par un inspecteur vénitien.

mercredi 8 avril 2009

Water, is taught by thirst...


Water, is taught by thirst.
Land - by the Oceans passed.
Transport - by throe -
Peace - by its battles told -
Love, by Memorial Mold -
Birds, by the Snow.

Emily Dickinson, Y aura-t-il pour de vrai un matin, "Cahier 4", (93), Corti, 2008

L'eau s'enseigne par la soif.
La terre - par les Océans traversés.
L'exaltation - par les angoisses -
La paix par la saga de ses batailles -
L'amour par la Mémoire du Moule -
Les oideaux par la Neige.

Trad. Stéphane Labbe.

mercredi 25 mars 2009

Une Annonciation de Fra Angelico


Fra Angelico a plusieurs fois peint des scènes d'annonciation; mais celle-ci est particulière . L'Ange ne vient pas annoncer la vie mais la mort. Dans les versions classique le jardin sur la gauche est le jardin d'Eden. Le frère (Fra) signifie par là le lien de causalité entre ancien et nouveau testaments qui hante toute la théologie chrétienne du Moyen-Âge et de la Renaissance. La naissance du Christ est réparation. La conception sans tâche du Christ efface la dégustation du fruit maudit par Eve et Adam.
Rien de tel dans ce tableau, le jardin - s'il s'agit d'un jardin - est déporté au delà de la palissade et on ne saurait dire s'il s'agit du jardin d'Eden. La perspective s'est inversée et nous fait voir l'Annonciation de l'intérieur. Ce tableau semble signaler le basculement qu'évoque Erwin Panofsky(1) : nous sommes passés du point de vue théocentriste (point de vue de Dieu) au point de vue humain.
Nous ne voyons plus l'histoire de l'humanité mais une histoire, celle de Marie engagée dans un entretien où chacun des protagonistes semble faire preuve d'un immense respect pour l'autre. L'ange s'est humanisé, il est vêtu de rose (le rouge de l'incarnation et le blanc de la pureté céleste).
L'intérieur de la Maison constitue le cadre essentiel, vide, serein - c'est une image de l'âme - à la fois ouvert et fermé. La pièce du fond qui autorise le retrait possède aussi une ouverture sur le monde. Il y a dans tout cela une profonde unité. L'acceptation d'un destin à la fois glorieux et tragique naît de cette unité intérieure et la jeune femme arbore une expression à la fois douloureuse et sereine, étrange paradoxe que le peintre rend on ne sait comment. Marie, une nouvelle fois, accepte son destin, un au-delà figuré par l'autre côté de la palissade mais aussi par l'ouverture au fond de la perspective.


(1) La perspective comme forme symbolique et autres essais, Minuit, 1976.

mardi 24 mars 2009

Quelques aphorismes d'Oscar Wilde

Les femmes sont faites pour être aimées pas pour être comprises.
*
Recommander aux pauvres d'être économes est à la fois grotesque et insultant. cela revient à demander à un homme qui meurt de faim de manger moins.
*
Les amateurs de musique sont totalement déraisonnables. Ils nous demandent d'être parfaitement muets au moment ou nous aimerions être absolument sourds.
*
J'adore les scandales qui concernent les autres, mais les scandales qui me concernent ne m'intéressent pas. Ils n'ont pas le charme de la nouveauté.
*
Dans un temple tout le monde devrait être sérieux à l'exception de l'objet du culte.
*
On peut résister à tout sauf à la tentation.

Oscar Wilde, Aphorismes, trad. de Bernard Hoepffner, Mille et une nuit, 1995.

lundi 23 mars 2009

Locked gates de Kathleen Raine


The locked gates

Everywhere the substance of earth is the gate that we cannot pass.
Seek in Hebridean isles lost paradise,
There is yet the heaviness of water, the heaviness of Stone
And the heaviness of the body I bring to this inviolate place.
Foot sinks in bog as I gather white water-lilies in the tarn,
The knee is bruised on rock, and the wind is always blowing.
The locked gates of the world are the world's elements,
For the rocks of the beautiful bills hurt, and the silver seas drown,
Wind scores deep record of time on the weathered boulders,
The bird's hot heart consumes the soaring life to feather and bone,
And heather and asphodel crumble to peat that smoulders on crofters fires.

Kathleen Raine, Collected Poems, Counterpoint, 2001.


Les Portes closes

La substance de la terre est partout le portail que nous ne pouvons franchir.
Aux Îles Hébrides, je cherche le paradis perdu,
Il y a la pesanteur de l'eau, la pesanteur de la pierre
Et la pesanteur du corps que je conduis en ce lieu inviolé.
Le pied s'enfonce dans la vase comme je récolte des nénuphars sur le lac,
Le genou est meurtri par la roche, le vent souffle toujours.
Les portes closes du monde, ce sont les éléments de ce monde,
Car les rochers des collines superbes meurtrissent, et les mers d'argent noient,
Le vent, à toute vitesse, écorche les galets burinés,
Le cœur fiévreux de l'oiseau consume sa vie aérienne, jusqu'à la plume et l'os,
Et la bruyère et l'asphodèle se désagrègent, tourbe qui se consumera aux feux des pauvres.

Trad. Stéphane Labbe