Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

samedi 21 novembre 2009

La Carpe et les Carpillons, une illustration de Grandville

J.J. Grandville a laissé une trace incomparable dans l'histoire de l'illustration en France. Caricaturiste à l'origine, il s'est ensuite orienté vers l'illustration des chefs-d'oeuvre de la littérature classique et contemporaine, les Fables de La Fontaine, Les voyages de Gulliver, Robinson Crusoë... Après une série de deuils familiaux il meurt à quarante ans, d'une mystérieuse maladie.
Dans cet article j'ai appliqué - à échelle restreinte - la méthode de Charles Mauron qui consiste à superposer une série d'oeuvres et mis en parallèle une illustration réalisée pour "La Carpe et les Carpillons" de Florian  avec "Crime et expiation", dessin plus personnel qui résultait sans doute d'un rêve de l'artiste et réalisé peu de temps avant sa mort.

Article disponible dans le n° 2, novembre-décembre 2009-2010 de l'Ecole des lettres.

Extrait (Introduction)

Initié, semble-t-il, par Balzac aux théories zoologiques de son temps, passionné par les conceptions physiognomiques[1] de Lavater, Grandville s’est peu à peu spécialisé dans les représentations d’animaux anthropomorphisées. Il illustre les Fables de La Fontaine pour l’édition Fournier aîné & Perrotin de 1838, et ce travail lui apporte de telles satisfactions qu’il éprouve le besoin d’expliquer ses méthodes dans une étrange lettre destinée à un « admirateur du futur » qui serait soucieux de justifier son œuvre. Nous avons donc tout lieu de penser que le projet d’illustrer les fables de Florian, l’année suivante, ne pouvait que stimuler notre artiste et lui permettre de réinvestir les curieuses théories relatives à la physiognomie pour lesquelles il se passionne. La gravure de la page 25[2] est, à ce titre, des plus éloquentes puisque le renard et l’âne qui se contemplent dans le miroir peuvent voir leurs reflets métamorphosés en humains grimaçants. On constatera aisément, à travers les gravures qui émaillent le recueil, à quel degré de maîtrise Grandville est parvenu lorsqu’il s’agit de mettre en scène la vie animale. La première fable animalière illustrée (« La Carpe et les Carpillons ») lui fournit l’occasion de prouver son habileté en matière de composition et la profonde intelligence qu’il a des textes, dont il assure l’illustration. Il parvient notamment à transposer, sur le plan graphique, à la fois l’humour, le drame et la tonalité didactique de la fable. Plus troublant, l’histoire devient tellement sienne qu’elle lui permet d’inscrire dans l’illustration ses propres conflits intérieurs : une brève comparaison de cette gravure avec une gravure réalisée ultérieurement nous permettra de comprendre en quoi cette fable de La Carpe et des Carpillons pouvait particulièrement toucher Grandville.




[1] Nous rappelons que la physiognomie se définit comme l’étude des caractères induite d’une observation des traits physiques interprétés comme signifiants.
[2] Nous renvoyons le lecteur à l’édition des Fables de Florian, École des loisirs, 2009.

vendredi 6 novembre 2009

Les Fables de Florian ou l'art de conter gaiement.

Séquence didactique et pédagogique destinée aux classes de quatrième, publiée dans la revue l'Ecole des lettres n° 2, 2009-2010.

Rétrospectivement : la séquence me semble pouvoir être adaptée à une classe de seconde dans le cadre de l'étude des Genres et formes de l'argumentation aux XVIIe, XVIIIe siècles.

Séance 1 (dominante lecture) : La Carpe et les Carpillons (p. 31), Le Vacher et le Garde-chasse (p. 49), La Coquette et l’Abeille (p. 51). Relever certaines caractéristiques de la fable : (récit, vers, morale) et réaliser l’insuffisance de ces critères pour définir le genre de la fable.
Séance 2 (dominante étude de la langue) : Fiche d’exercices. Savoir scander un vers et comprendre en quoi l’hétérométrie est un facteur d’efficacité stylistique au service du récit.
Séance 3 (dominante lecture) : Dictionnaire, deux extraits du De la Fable de Florian, La Fable et la Vérité (p. 27).Caractériser la « poétique » de Florian.
Séance 4 (dominante écriture) : Le Laboureur et l’Arbre d’Esope, L’Âne et le Flûte, versions d’Yriarte et de Florian. Réécrire une fable en la transposant de la prose à une écriture versifiée.
Séance 5 (dominante lecture) : Dictionnaire, Epilogue (p. 195). Définir ce qu’est un moraliste, comprendre que l’épilogue synthétise les intentions morales du fabuliste.
Séance 6 (dominante lecture) : Corpus de fables, dont la lecture sera évaluée par QCM. Démontrer que l’épilogue est un bilan qui reprend les grandes orientations du recueil.
Séance 7 (dominante lecture) : La Taupe et les lapins (p. 55). Analyser la fantaisie de la narration dans une fable qui justifie le travail du moraliste.
Séance 8 (dominante étude de la langue) : Fiche d’exercices, ensemble du recueil. Enrichir le lexique de la morale, analyser quelques citations proverbiales issues du recueil.
Séance 9 (dominante lecture) : L’Eléphant blanc (p. 89).Comprendre en quoi la fable reprend l’un des combats essentiel du siècle des lumières, la lutte contre la superstition.
Séance 10 (dominante étude de la langue) : Fiche d’exercices. Identifier et analyser les figures d’opposition.
Séance 11 (dominante lecture) : corpus de fables dont la lecture sera évaluée par QCM.Discerner les éléments d’une satire politique et sociale dans l’œuvre de Florian.
Séance 12 (évaluation) : Le Rossignol et le Prince (p. 59). Sujet de DNB

Suggestions de prolongements.

La séquence est disponible en pdf sur le site de l'Ecole des lettres 

dimanche 16 août 2009

Les Religieux du mont Saint-Gothard

"Des religieux donnent des secours à une famille que des brigands ont dépouillée dans la montagne". Tel est le commentaire donné par le peintre à cette toile commandée par Charles X et exposée en 1824. Hersent n'est certes pas un révolutionnaire de la peinture, élève de David, il conserve un certain académisme classique, la composition est impeccable, le trait gommé pour donner tout le réalisme possible à la scène. C'est donc chez lui le sujet qui tire vers le romantisme. C'est à lui qu'on doit une autre scène romantique fameuse : les funérailles d'Atala reposant étendue dans les bras de Chactas. Et ce n'est sans doute pas un hasard si le peintre s'est plu à illustrer Atala, Chateaubriand faisant, lui aussi la jonction entre classicisme et romantisme.
Un mot m'est venu à l'esprit en contemplant cette toile au Louvres : "Véhémence". C'est la véhémence romantique que le peintre cherche à rendre. La famille dépouillée par les brigands cumule les déveines, puisqu'à l'arrière plan une avalanche entraîne de puissants blocs de pierre au fond de l'abîme. L'attitude des moines est en harmonie avec les déchaînement de la nature, ils sont sur tous les fronts à la fois, et forment un triangle d'attentions qui cherche à s'opposer au calamités qui s'abattent sur cette malheureuse famille. L'un, le plus jeune tend la main à deux hommes en contrebas menacés par le gouffre, sont-ce les bandits qui les y ont précipités? Le second surveille les progrès de l'avalanche, le troisième apporte les premiers soins à une jeune femme évanouie au milieu de la route, un enfant évanoui repose sur ses jambes, une tache de sang suggère l'agression dont ils viennent d'être les victimes.
Ce troisième est aussi le plus ancien et donc le plus serein, c'est d'ailleurs cette sérénité dans l'urgence qui attire immédiatement l'oeil. Dans ce déchaînement des éléments, le vieil homme est attentif à ce qu'il fait. Il est l'incarnation de cette sagesse chrétienne que le romantisme est en train de ressusciter et mettre en avant contre l'idéal classique.
A gauche, le gouffre, au fond, un ciel curieusement éclairci, une trouée dans les nuages qui donne à voir un morceau de ciel lumineux. La sérénité du moine vient du ciel et contre l'injustice du sort et des éléments, la religion apporte son secours. Génie du christianisme ? Quoiqu'il en soit il est indéniable que la toile traduit les aspirations romantiques, par son lyrisme et la véhémence qu'elle cherche à exposer.

mercredi 12 août 2009

These are the clouds... Yeats


These are the clouds about the fallen sun,
The majesty that shuts his burning eye:
The weak lay hand on what the strong has done,
Till that be tumbled that was lifted high
And discord follow upon unison,
And all things at one common level lie.
And therefore, friend, if your great race were run
And these things came, so much the more thereby
Have you made greatness your companion,
Although it be for children that you sigh:
These are the clouds about the fallen sun,
The majesty that shuts his burning eye.

Yeats, The green helmet and other poems, 1912.

Ainsi vont les nuages autour d'un soleil déclinant,
Majestueux alors qu'ils ferment son oeil incandescent :
Main faibles et profanes sur l'oeuvre du fort,
Jusqu'à ce que soit détruit ce qui s'élevait si haut,
Que le chaos se substitue à l'unité,
Et que toute chose soit nivelé au rang du commun.
Ainsi, l'ami, si ton illustre chemin doit être arpenté,
Et que ces choses adviennent, ainsi auras-tu fait
Avantageusement de la grandeur ta compagne,
Et bien que tu soupires de rester sans enfants;
Ainsi vont les nuages autour d'un soleil déclinant,
Majestueux alors qu'ils ferment son oeil incandescent.

Trad. S. Labbe.

lundi 10 août 2009

Emily Brontë par Françoise d'Eaubonne

Françoise d'Eaubonne est une des grande figures littéraires du XXe siècle, elle est l'auteure d'une œuvre éclectique et singulière qui comporte romans pour enfants, essais féministes, biographies, romans, études littéraires. Se reporter à Wikipedia (1) pour en savoir plus. Elle a grandement contribué à faire connaître l'oeuvre poétique d'Emily Brontë puisqu'elle lui consacre une monographie dans la collection "poètes d'aujourd'hui" chez Seghers en 1964. L'ouvrage contient en outre ce poème, jolie méditation sur les rêves d'Emily à laquelle ne peut s'empêcher de se livrer tout lecteur des fascinants Hauts de Hurlevent.

Portrait d’Emily Brontë

Que les rêves niés crispent un sein frêle !
La lande où elle a rôdé tout le jour
Meuble le salon de bruyère et de sables froids autour d'elle
Qui brode sur tambour

Le feu danse sur les rouges tasses,
Et les camps d'ombre collent au bas des murs
La géographie fantastique des Gondal dont la race
De héros et de fous meurt sur l'archipel pur.

Et vent qui s'obstine à labourer les nuages
File sa plainte énorme d'engoulevent
Et fait battre le cœur illuné des étages
Comme autour, d’elle l'herbe des Hauts de Hurlevent.

« Cathy, Cathy, reviens ! » - La bruyère s’affole
Et les hauts en tremblant s’interrogent entre eux ;
Mais l’aurore a déjà bu la sombre parole,
Emily n’est qu’une ombre. Une torture ? Un jeu ?
Je ne te connaîtrai qu’en rêve, ô cœur neigeux.

Françoise d’Eaubonne, janvier 1940, in Emily Brontë, « Poètes d’aujourd’hui », Seghers, 1964.

(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7oise_d

lundi 3 août 2009

Byron et la femme de Giorgione


Nouvelle variation sur l'archétype de l'anima dans ces quelques vers de Byron, le poète s'y livre à une digression sur les vénitiennes dont la beauté classique lui rappelle un tableau de Giorgione.

XI.
They've pretty faces yet, those same Venetians,
Black-eyes, arch'd brows, and sweet expressions still;
Such as of old were copied from the Grecians,
In ancient arts by moderns mimick'd ill;
And like so many Venuses of Titian's
( The best's at Florence --- see it, if ye will ),
They look when leaning over the balcony,
Or stepp'd from out a picture by Giorgione,

XII.
Whose tints are truth and beauty at their best;
And when you to Manfrini's palace go,
That picture ( howsoever fine the rest )
Is loveliest to my mind of all the show;
It may perhaps be also to your zest,
And that's the cause I rhyme upon it so:
'Tis but a portrait of his son, and wife,
And self; but such a woman! love in life !

XIII.
Love in full life and length, not love ideal,
No, nor ideal beauty, that fine name,
But something better still, so very real,
That the sweet model must have been the same;
A thing that you would purchase, beg, or steal,
Were 't not impossible, besides a shame:
The face recalls some face, as't were with pain,
You once have seen, but ne'er will see again.

Byron, Beppo, 1818.

XI
Elles ont de si ravissants visages, ces vénitiennes,
Yeux noirs, sourcils incurvés, expression pleine de douceur,
Ce modèle qui inspira la Grèce antique,
Et que nos artistes copient sans toutefois l’égaler ;
Comme ces Vénus que l’on doit au Titien
- La plus belle est à Florence, il faut aller la voir ! –
Il semble, quand elles se penchent à leurs balcons
Que ce soit un Giorgione qui se mette en marche.

XII
Lui dont l’œuvre atteint le sommet du beau et de la vérité !
Rendez-vous au palais Manfrini, et vous verrez
Qu’il est – quelle que soit la valeur des autres – un tableau
Qui, à mes yeux, représente la quintessence de l’art ;
Il se peut qu’il vous communique de sa ferveur.
C’est pour cette raison que je rime à son sujet ;
Giorgione s’y est peint avec son fils et sa femme ;
Et quelle femme ! C’est l’amour incarné.

XIII
L’amour vivant dans toute sa plénitude et non l’amour idéal
Ni la beauté idéale, qui n'est finalement qu'un nom sublime,
Mais quelque chose de beaucoup mieux, de si réel ;
Qu’il nous semble voir le modèle lui-même,
Objet qu’on pourchasserait, mendierait, volerait
S’il était possible de n’en éprouver aucune honte;
Ce visage vous en rappelle un autre, un visage de rêve,
Qu’une fois, vous avez vu mais que vous ne reverrez jamais.

Trad. S. Labbe.
Illustration : la Vénus endormie de Giogione, Gemäldegalerie, Dresde.