Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

mercredi 15 septembre 2010

Les quatre réformateurs

L'écriture de Stevenson est tout entière habitée de son goût pour l'apologue. Docteur Jekyll et Mr Hyde mais aussi l'Île au trésor sont, d'une certaine façon des fables. Rédigées entre 1874 et 1888, ses Fables sont l'aboutissement d'une oeuvre dont l'écriture n'a cessé de gagné en maîtrise et en finesse, elles ont attiré particulièrement l'attention du grand Borgès qui, on le sait, vénérait les prose de Stevenson. Nous sommes bien loin, avec Stevenson, de la tradition de Florian et La Fontaine, la morale se fait ambigüe, l'humour tourne en dérision l'entreprise du fabuliste et la fable interroge, bouscule, se jouant des certitudes, bien éloignée de tout souci d'édification morale.


Four reformers met under a bramble bush.
They were all agreed the world must be changed.
“We must abolish property,” said one.
“We must abolish marriage,” said the second.
“We must abolish God,” said the third.
“I wish we could abolish work,” said the fourth.
“Do not let us get beyond practical politics,” said the first.
“The first thing is to reduce men to a common level.”“The first thing,” said the second, “is to give freedom to the sexes.”
“The first thing,” said the third, “is to find out how to do it.”
“The first step,” said the first, “is to abolish the Bible.”
“The first thing,” said the second, “is to abolish the laws.”
“The first thing,” said the third, “is to abolish mankind.”

On trouvera les fables de notre auteur sur : http://www.authorama.com/fables-1.html

Quatre réformateurs s’étaient réunis sous une haie de ronces.
Tous étaient d’accord, il fallait changer le monde.
- Nous devons abolir la propriété, dit le premier.
- Nous devons abolir le mariage, dit le second.
- Nous devons abolir Dieu dit le troisième.
- Je voudrais tellement que nous puissions abolir le travail, dit le quatrième.
- Ne dépassons pas le cadre d’une politique réaliste, dit le premier. La première chose à faire est de réduire les inégalités entre les hommes.
- La première chose à faire, dit le second, est de donner la liberté aux deux sexes.
- La première étape, dit le premier, consistera à abolir la Bible.
- La première chose à faire, dit le second, est d’abolir les lois.
- La première chose à faire, dit le troisième, est d’abolir l’humanité.

La traduction des fables de Stevenson est diponible dans le t. 2 de l'intégrale des Nouvelles de Stevenson, chez Phébus.

jeudi 19 août 2010

On the beach at night (3)


Then, dearest child, mournest thou only for Jupiter?
Considerest thou alone the burial of the stars?

Something there is,
(With my lips soothing thee, adding, I whisper,
I give thee the first suggestion, the problem and indirection,)
Something there is more immortal even than the stars,
(Many the burials, many the days and nights, passing away,)
Something that shall endure longer even than lustrous Jupiter,
Longer than sun, or any revolving satellite,
Or the radiant brothers, the Pleiades.

Alors, enfant chérie, est-ce pour la seule Jupiter que tu te désoles ?
Est-ce seulement la mort des étoiles qui te préoccupe ?

Il existe quelque chose
(Je te le murmure de ma voix apaisante
Je te confie la suggestion initiale, le problème et le moyen de l'éviter)
Il existe quelque chose de plus éternel que les étoiles,
(Qui dépasse les jours et les nuits qui meurent sans cesse,)
Quelque chose qui durera plus longtemps que l'éclatante Jupiter,
Plus longtemps qu'aucun soleil ou qu'aucun satellite en orbite,
Plus longtemps que les soeurs radieuses des Pléiades.

Leaves of grass, 1855, pour la première publication .

mardi 17 août 2010

On the beach at night (2)

From the beach, the child, holding the hand of her father, 
Those burial-clouds that lower, victorious, soon to devour all,
Watching, silently weeps.

Weep not, child,
Weep not, my darling,
With these kisses let me remove your tears;
The ravening clouds shall not long be victorious,
They shall not long possess the sky—shall devour the stars only in apparition:
Jupiter shall emerge—be patient—watch again another night—the Pleiades shall emerge,
They are immortal—all those stars, both silvery and golden, shall shine out again,
The great stars and the little ones shall shine out again—they endure;
The vast immortal suns, and the long-enduring pensive moons, shall again shine.

De la plage, l'enfant qui tient la main de son père,
Observe ces nuages, fossoyeurs funestes qui se pressent de tout engloutir
Et pleure, en silence.



Ne pleure pas, mon enfant,
Ne pleure pas, ma chérie;
Laisse ces baisers, chasser ces larmes.
Ces nuées voraces ne seront pas tout le temps victorieuses.
Elles ne possèderont pas le ciel très longtemps, et ne dévooreront les étoiles que de façon
illusoire.

Prends patience, Jupiter émergera, contemple le ciel une autre fois, les Péïades se
lèveront.

Elles sont immortelles, toutes ces étoiles aux éclats d'or et d'argent resplendiront
encore,

De la plus grande à la plus infime, elles brilleront encore - elles durent;
Vastes soleils éternels et lunes toujours pensives brilleront de nouveau
.
Leaves of grass, 1855, pour la première publication .

mercredi 11 août 2010

Klimt, les trois âges de la femme

Allégorie dans la tradition de Baldung et du Titien, les trois âges de la femmes présentés par Klimt en 1905 délivrent néanmoins un discours résolument moderne. Le cadrage tout d'abord s'avère des plus intéressant, on ne pourra que déplorer les reproductions du tableau qui resserrent l'espace entourant les femmes. Délester le tableau de ses espaces latéraux, c'est évidemment élargir proportionnellement l'espace vital et amoindrir le discours du peintre : le couloir de la vie n'est qu'un goulet entre la terre où germe la vie et le néant vers lequel semble léviter la vielle femme. Toutes le figures sont penchées (à l'exception de l'enfant), telle la Mélancolie de Dürer. Mais si l'inclination de la mère, baignée dans les bleus, signifie douceur et tendresse, celle de la vieille femme qui porte la main gauche à ses yeux manifeste son désespoir. La vieille femme en question a les pieds qui reposent sur un espace de néant faisant écho au noir de l'arrière plan; des bulles, exhalaison de la vie, s'échappent de l'espace vital où elle baigne; la mère a, au contraire, au dessus de la tête une mosaïque colorée, espace de ses rêves, métaphore de ses espoirs. Klimt nous propose une superbe méditation ontologique qui déplace l'espoir des régions éthérés de l'au-delà (Baldung) à la transmission de l'humanité dans le renouvellement des générations.

lundi 9 août 2010

On the beach at night (1)

Première partie d'un poème de Walt Whitman, extrait des Feuilles d'herbe. Ce recueil traduit par Laforgue exercera une influence durable sur les derniers symbolistes belges, le verset claudélien lui doit beaucoup et le lyrisme de Saint-John Perse ne lui est pas étranger.


On the beach, at night,

Stands a child, with her father,

Watching the east, the autumn sky


Up through the darkness,

While ravening clouds, the burial clouds, in black masses spreading,

Lower, sullen and fast, athwart and down the sky,

Amid a transparent clear belt of ether yet left in the east,

Ascends, large and calm, the lord-star Jupiter;

And nigh at hand, only a very little above,
Swim the delicate brothers, the Pleiades.
Leaves of grass, 1855, pour la première publication .

La nuit, sur la plage,
Se tient une enfant qui, avec son père
Regarde, l'est, le ciel d'automne.

En haut, à travers les ténèbres,
Alors que les nuages, voraces fossoyeurs, dans la profusion de leur masse noir
S'amoncellent rapides et maussades au creux d'un ciel bas,
Au coeur d'une bande d'éther demeurée limpide, à l'est,
Monte, calme et imposante, Jupiter, la noble planète;
Et tout près, à peine au dessus,
Barbotent les soeurs délicates, les Pléïades.


Traduction approximative, S. Labbe, il faut avouer que le bon Walt n'est pas toujours aussi limpide que ses éthers célestes.

Photo : John Patronie, 2011.

dimanche 25 juillet 2010

Des quatre filles du Docteur March à la légende de Bloodsmoor (suite)

Octavia est la mieux traitée des filles Zinn par notre infernale narratrice; pétrie de morale chrétienne et d'abnégation, elle est l'idéal incarné par les filles March dans le roman de Louisa. Résignée à devenir vieille fille s'il le faut, elle finit par épouser un pasteur vieillissant, héritier d'une fortune ancestrale et dont la respectabilité alimente les commentaires bienveillants de notre narratrice.
Malgré "l'épreuve laborieuse" que constitue "l'acte conjugal", Octavia aura trois enfants de son pasteur. L'aîné surnommé Petit Godfrey suscite les éloges de notre narratrice, suspicion donc ! L'enfant est robuste, expansif, plein de vitalité, court, crie, a tendance à brutaliser objets et animaux mais séduit, aux dires de notre conteuse, tout le monde. La suspicion s'accroît lorsque la narratrice mentionne les "farces insignifiantes" impliquant chiots, rats et poussin, l'enfant est même accusé d'avoir disséqué le chien d'un domestique mais rien n'est sûr et puis quelle importance? Il est si charmant, si prometteur. La naissance de sa petite soeur le rend colérique, mais n'est-ce pas naturel? Il l'adore d'ailleurs cette petite soeur Sarah et déploie toute sa vitalité pour la distraire, imitant toutes sortes d'animaux, criant et cherchant sans cesse à la prendre dans ses bras.
"Le matin ou la petite Sarah fut retrouvée morte dans son joli berceau d'osier blanc, aucun présage n'annonçait de malheur aux chrétiens éclairés." Octavia aura juste rêvé que son fils était une créature démoniaque mais quel crédit le "chrétien éclairé" doit-il accorder aux rêves? Curieusement, c'est petit Godfrey qui trouvera le cadavre de sa petite soeur avec laquelle il est resté seul un certain temps dans sa chambre, et personne ne saura jamais donner d'explication à ce décès subit.
Les faits démontrent avec certitude que petit Godfrey est un monstre mais le discours du narrateur minimise les atrocités commises par l'enfant et ne cesse de proclamer sa gentillesse, N'est-il pas le fils du respectable pasteur Rumford? La romancière lui réservera un sort atroce dont le lecteur ne peut s'empêcher d'estimer qu'il l'a mérité. De façon tout a fait inexplicable, le singe apprivoisé de son grand père, Pip, se saisit de l'enfant et se précipite avec lui dans un puits où tous deux trouvent la mort. Le lecteur n'a nul peine a imaginé que le singe martyrisé s'est vengé mais pour la narratrice les faits sont inexplicables.
Octavia aura de nouveau un garçon de son infatigable pasteur dont les pratiques sexuelles sado-masochistes échappent à notre narratrice qui n'y voient que fantaisies, avant de mourir grotesquement dans les bras de sa femme.
Joyce Carol Oates fait du narrateur une composante essentielle à l'élaboration du sens, son aveuglement, ses préjugés sont essentiels, et créent une suspicion généralisée qui fait le sel du roman. Il y a, derrière ce narrateur un autre metteur en scène qui prend plaisir un plaisir manifeste à violenter ces valeurs rétrogrades et nous ne révélerons pas le devenir des quatre autres soeurs, sachons seulement que le personnage de l'aînée (Constance Philippa) qui apparaît peu dans le roman connaît un destin étonnant qui est à la fois une dénonciation de la condition féminine au XIXe et un programme révolutionnaire burlesque et parodique des plus réjouissant. Espérons donc que l'éditeur prenne la décision de rediffuser ce roman qui par son imagination, son humour et sa densité fait penser aux meilleurs John Irving.

Des quatre filles du docteur March à la légende de Bloddsmoor

Le narrateur s’est trompé, l’auteur aussi…

Préparant un dossier sur les quatre filles du Dr March, j’ai commencé à me documenter sur Louisa M. Alcott. L’un des seuls ouvrages en français consacré à l’illustre créatrice des Quatre filles du docteur pasteur est celui de Pascale Voillev, chargée de cours à l’université de Princeton, un bon petit livre somme toute, dans l’esprit de cette collection, « voix américaines », qui tache de faire le tour d’une vie et d’une œuvre en un peu plus d’une centaine de pages, pari difficile donc.

Comme j’ai l'intention de m’interroger sur ce qui a fait le succès de cette histoire un peu mièvre, en passe cependant de devenir un véritable mythe, je me suis mis à chercher les œuvres littéraires qu’on pourrait aujourd’hui considérer comme des « avatars » des Quatre filles. Mme Voilley signale donc, au début de son ouvrage, Bloodsmoor romance de Joyce Carol Oates, qui serait traduit en français sous le titre Confessions d’un gang de filles. Je me suis donc procuré lesdites confessions, déception : rien, dans cet ouvrage qui puisse rappeler les quatre filles du docteur inexistant.

Partant du titre anglais, il était logique de penser que Bloodsmoor romance avait donné, en français la Légende de Bloodsmoor et de fait, La Légende de Bloodsmoor est bien cet ouvrage qui, avec esprit, dessine le destin de cinq filles qui ne sont pas sans rappeler celles du pasteur.

L’auteur s’est trompée, donc, Bloodsmoor romance a donné en français la Légende de Bloodsmoor, pavé de 500 pages, publié chez stock en 1985 et délaissé depuis. Stock, s’étant lancé dans une entreprise de réédition de son fond littéraire, nous donnera peut-être la bonne surprise de reprendre cette Légende de Bloodsmoor, excellent roman de Joyce Carol Oaates qui manifestement s’est amusée à démonter et démontrer les ruses du « bon sentiment » en littérature.

Ce roman tour à tour dramatique, excentrique, hilarant, émouvant, sérieux sans jamais l’être vraiment, constitue un véritable tour de force littéraire et risque de prendre une sérieuse place au sommet de mon petit panthéon littéraire personnel. J’ai une admiration particulière pour les prouesses narratives, je relis toujours avec plaisir et admiration les romans de Hammett, par exemple parce qu’ils constituent, à ma connaissance, les seul exemples de romans rédigés d’un point de vu objectif – focalisation externe dirait l’aimable jargonnant Genette.

La particularité de cette Légende de Bloodmoor est de mettre en place un narrateur (une narratrice, en l’occurrence) que son étroitesse d’esprit, ses préjugés, sa mauvaise foi rendent immédiatement suspecte. Joyce Carol Oates (ou faudrait-il parler d’un « archinarrateur », instance malicieuse qui avertit le lecteur que, sans cesse le narrateur se trompe) met donc en place un jeu subtil qui conduit son lecteur a systématiquement prendre le contre-pied des jugements de la narratrice en question sur les personnages ou leurs actions, nous sommes donc pris dans un jeu permanent et jouissif de décryptage qui de rebondissement en rebondissement nous conduit vers un dénouement inattendu et immoral aux yeux de la narratrice donc attendu et moral, en ce qui nous concerne.

Situation initiale : la famille Zinn constituée de Prudence, la mère, supposée héritière de la plus riche famille de Bloodsmoor, les Kiddemaster a épousé John Quincy Zinn – auquel la narratrice voue une admiration sans borne - , inventeur raté, enfermé dans un chimérique projet de machine à mouvement perpétuel et qui vit aux crochets de sa belle famille. John Quincy et Constance auront quatre fille, l’énergique et masculine Constance Philippa, la sage Octavia, la coquette Malvinia et la fidèle Samantha. On peut s’amuser à retrouver, derrière ces quatre personnalité, celles de Meg, Jo, Beth et Amy, il y a certainement des échos entre les deux œuvres mais Joyce Carol Oates a voulu ajouter une cinquième fille Deirdre, adoptée par M. Zinn et vilain petit canard de la famille, puisque ne faisant pas partie de l’auguste tribu des Kiddemaster.

La narratrice, vieille fille anonyme, appartenant à la bonne société de Bloodsmoor, chosit de commencer sa relation au moment où, un fait extraordinaire va jeter le trouble et la confusion dans la famille Zinn : alors qu’on s’apprête à marier l’ainée, au cours d’une réception donnée chez les Kiddemaster – la famille Zinn vit dans une modeste maison, située à quelques encablures du « château » des Kiddemaster où demeurent le grand-père et sa sœur Edwina, auteur de traités de morales à succès -, un ballon noir surgi de nulle part descend du ciel et emporte la malheureuse Deirdre sous les yeux horrifiés de ses sœurs.

Sans cesse condamnée par la bonne conscience de la narratrice, Deidre est en fait la véritable héroïne de la Légende de Bloodmoor. Elle deviendra une médium de renommée internationale, on appréciera, entre parenthèses, le travail de documentation auquel a dû se livrer l’auteure pour ressusciter l’engouement médiumnique qui s’empara du monde anglo-saxon dans la fin de dix-neuvième siècle positif. Deirdre, n’hésitant pas à livrer ses talents de médium à la sagacité des scientifiques mettra en déroute la Société de recherche psychique de New York dans un chapitre d’anthologie (le 36) qui interroge sur la dimension idéologique du roman, si tant est qu’on puisse lui en prêter une ! À noter aussi, dans l’ombre de Deirdre, la figure pittoresque de la célèbre madame Blawatski dont Oates nous fait un portrait aussi fidèle semble-t-il à l'original, que saisissant.

Si l’enlèvement de Deirdre constitue, aux yeux de notre narratrice, un événement aussi funeste, c’est qu’il va servir de modèle à toutes les filles Zinn qui tour à tour vont déserter le nid familial, déjouant les projets matrimoniaux de leur mère et contrevenant à tous les préceptes des guides de bonne conduite publiés parleur tante. Constance Philippa s’évanouira, au lendemain de son mariage avec un noble allemand douteux, Malvinia s’enfuira avec un acteur et Samantha avec l’apprenti de son père. Octavia, seule, acceptera le chemin tout tracé et convenu qui attend les jeunes filles de la bonne société dans ce XIXe sicle finissant et ce, pour son plus grand malheur.

Je m’arrêterai un peu sur le cas d’Octavia pour expliquer ce qui fait le caractère absolument réjouissant de cette trouvaille narrative : confier à un narrateur obtus et pétri de préjugés la narration de quatre destins exceptionnels auxquels il ne comprend rien et qu'il ne cesse de fustiger. On verra, à travers celui d’Octavia qui, lui n’a rien d’exceptionnel comment le narrateur s’est trompé.

Illustration : la couverture du livre pour son édition en espagnol qui choisit de représenter l'emblématique ballon ravisseur.