Quel étrange objet littéraire que cette Aquarica de Benoît Sokal et François Schuiten ! Melville, Stevenson, Rider Hagard, Lovecraft et Morpurgo semblent s’y être donné rendez-vous pour livrer au lecteur spectateur une bande dessinée envoûtante et inoubliable.
Le scénario s’ouvre sur l’improbable échouage d’un crustacé géant sur les rives de la petite commune de Roodhaven. L’animal a aggloméré dans ses chairs divers matériaux dont les débris d’un bateau de pêcheurs roodhaveniens disparu trente ans plus tôt.
Entre le jeune chercheur John Greyford qui veut protéger l’animal et les villageois, c’est bientôt la guerre. La tension croissante évoquée dans les premières planches rappelle l’efficacité narrative de Stevenson. Chaque planche est en outre conçue avec une maîtrise impeccable, on admirera les plans larges et écrasés (pp. 26-28) qui évoquent l’univers borné des pêcheurs plus sensibles à la violence de leurs ressentiments qu’à l’immensité marine dont le crustacé n’est au fond qu’un témoignage.
http://actualites.ecoledeslettres.fr/litteratures/bande-dessinee/aquarica-de-sokal-schuiten/
Révision
La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.
dimanche 20 janvier 2019
Les « Contes », de Marie-Catherine d’Aulnoy, des contes de fées littéraires
Une séquence pour la classe de 5e.Les nouveaux programmes de cinquième invitent, dans le cadre de l’entrée « Regarder le monde, inventer des mondes », à analyser au moins un conte merveilleux. L’œuvre de Mme d’Aulnoy, moins connue que celles de Perrault ou des frères Grimm, aura pour la majorité des élèves le mérite de la nouveauté. Elle permet, en outre, d’évoquer le siècle de Louis XIV, et rien n’interdit de réfléchir à la coïncidence qui existe entre la fin d’un règne marqué par le rigorisme et l’austérité religieuse et l’émergence d’un genre, le conte de fées, qui autorise toutes les fantaisies.
Plan de la séquence1. Situation des contes
2. L’ouverture du « Nain jaune »
3. L’intrigue du « Nain jaune »
4. La conjugaison du passé simple
5. Le dénouement du « Nain jaune »
6. Entrer dans le merveilleux avec » La Chatte blanche »
7. Lecture de » La Chatte blanche »
8. Analyse d’un extrait de « L’Oiseau bleu »
9. Synthèse et évaluation de l’oral
10. Évaluation
http://actualites.ecoledeslettres.fr/education/lecole-lettres-2-2017-2018-contes-de-fees-a-bande-dessinee-lire-rever-philosopher/
lundi 6 août 2018
L'oeuvre de Maurice Sendak revisitée par un "Maxilivre"
Traduit par Agnès
Desarthe, ce Maxilivre (1), qui est en fait le catalogue d’une exposition
réalisée à New York, en 2013 a l’avantage d’attirer l’attention sur des pans
ignorés du travail de l’artiste dont l’œuvre se réduit pour le profane à
l’incontournable Max et les Maximonstres.
La passion des livres
La Préface de Justin G.
Schiller libraire spécialisé dans la vente de livres rares et anciens retrace
quarante-cinq ans d’une amitié fondée sur la passion des livres, le lecteur
apprend ainsi que Maurice Sendak était un bibliophile averti, passionné par les
travaux de Lothar Meggendorfer, le père du livre animé, auxquels il consacrera
une étude mais aussi collectionneurs d’une première édition de Moby Dick, d’une
lettre de Wilhelm Grimm ou d’aquarelles de William Blake. Grimm, Blake,
Melville, sont autant d’influences qui n’ont rien de surprenant pour un artiste
qui a su élever l’album pour enfant au rang d’art.
Ursula Nordstrom
Leonard S. Marcus,
spécialiste de la littérature pour enfants et qui a publié en 2000 la
correspondance de Ursula Nordstrom (2), l’éditrice de Sendak, était tout
indiqué pour présenter l’œuvre de notre auteur-illustrateur, dans un article
fouillé sobrement intitulé « L’artiste et son œuvre ».
Marcus montre à quel
point la rencontre avec Ursula Nordstrom fut un moment déterminant dans la vie
de ce fils d’émigré polonais né à Brooklyn et que rien ne prédisposait au
succès. Artiste autodidacte, Sendak travaillait à la décoration de vitrines
d’un libraire réputée quand il fait la connaissance d’Ursula Norstrom, éditrice
chez Harper & Collins depuis plus de dix ans. Ursula Nordstrom œuvre
énergiquement à la promotion de la littérature pour enfant dont elle déplore
qu’elle soit si peu considérée.
![]() |
| Maurice Sendak, auteur de "Max et les Maximonstres". |
Le refus du style
Elle détecte
immédiatement le talent de Sendak et lui confie l’illustration de toute une
série d’albums qui rencontrent d’ailleurs bien souvent ce qui, d’après
l’artiste lui-même, constitue sa hantise : la question de « savoir
comment les enfants réussissent dans un monde majoritairement indifférent à
leur sort » De la version américaine des Contes du chat perché de M. Aymé, aux aventures bien connues de « Petit
Ours » d’Else Homelund (3), Sendak s’attache à dessiner l’enfance et
trouve son style : ce trait appuyé et ces proportions étranges qui donne à
ces sujets cette « extraordinaire apparence d’aplomb ».
Ursula Nordstrom qui
déclarait vouloir publier de « bons livres pour de vilains enfants »
est ravie. Leonard S. Marcus s’attache alors à dénombrer les nombreuses
influences qui s’exercent sur le travail de Sendak : George Cruikshank,
Gustave Doré, William Blake, Randolph Caldecott … et montre que Sendak considérait
l’idée même de style comme « un enfermement ».
Le lieu magique
Il se livre ensuite,
comme pour le démontrer, à une étude de trois albums qui à ses yeux forment une
trilogie : Max et les Maximontres
(1963), Cuisine de nuit (1970) et Quand papa était loin (1981) (4). Le
lien entre ces trois albums ? Un schéma narratif circulaire qui déplace le
jeune héros (ou l’héroïne) vers un lieu magique (les titres américains Where the wild things are, In the night Kitchen et Outside over there, le
signalent explicitement) métaphorique d’un voyage dans l’inconscient.
Marcus rappelle
d’ailleurs que Max et les Maximonstres
fut créé dans la foulée d’une analyse et met en avant l’aspect résolument
novateur de l’album dans sa manière de gérer le rapport de l’image au
texte : la plongée dans l’univers de l’inconscient est mimée par
l’envahissement progressif du dessin qui finit par occuper toute la page lors
de la « fête épouvantable » organisée par le héros. Au retour à la
raison et au monde conscient correspond la réintégration du texte et la
réduction du cadre de l’image. « Aucun
artiste avant lui, conclut-il, n’était parvenu à établir une relation
aussi intime et symbolique entre le texte et l’image, d’une façon qui
permettrait de faire dialoguer les vies à la fois conscientes et inconsciente
de son héros. »
![]() |
| Max et ses Maximonstres |
Erudition, simplicité et perfectionnisme
Si ces trois albums
constituent des chefs d’œuvre c’est aussi parce qu’ils manifestent la culture
de leur créateur. Sendak utilise avec bonheur l’intertextualité : si le
scénario de Max et les Maximonstres
rappelle Hansel et Gretel, Cuisine de nuit multiplie les allusions
(Beatrix Potter, Lewis Carroll, Walt Disney…). Quant à l’angoissant Quand papa était loin, il s’appuie sur
le scenario des Lutins l’un des
contes les plus courts des frères Grimm.
Le lecteur feuillettera
avec bonheur ce beau livre dédié à Maurice Sendak pour y apprendre que ce
dernier faut aussi publiciste, décorateur de scènes théâtrales, concepteur de
fresque et enseignant. La très riche iconographie permet de rendre compte de la
popularité du phénomène Max et les
Maximonstres : produits dérivés, campagne publicitaire, Maurice Sendak
fut amplement sollicité pour prolonger la vie des Maximonstres hors de leur
histoire originelle. Elle permet aussi d’entrer dans le laboratoire de
l’artiste : esquisses, crayonnés, tentatives abandonnée…
Comparer la version finale
d’Ida tournoyant au-dessus de la grotte des lutins à une première esquisse de
1977 (p. 57) donne une idée du perfectionnisme de l’artiste. Recourant d’abord
à la plume, Maurice Sendak finit par opter pour le pinceau ultra fin à quatre
poil qui lui permet d’obtenir une luminosité tout à fait remarquable, créant
ainsi le climat onirique qui convient à ce beau « conte d’amour et de
mort » qu’est « Quand papa était loin ».
Le « Maxilivre
hommage à Maurice Sendak » est un ouvrage indispensable à celui qui
douterait encore que l’album pour enfant ne relève pas pleinement de l’art. Il
montre comment cet aimable perfectionniste que fut Maurice Sendak illustre avec
bonheur les propos de Thésée (cités par Leonard Marcus) dans Le Songe d’une nuit d’été.
« Et comme
l’imagination donne corps
Aux objets inconnus, la
plume du poète
Leur imprime de même des
formes, et assigne à un fantôme aérien
Une demeure et un nom
particulier. "
L'art a pour vocation de donner forme au chaos et de composer "un espace rassurant dans lequel il est possible de se confronter sans danger à ses propres démons."
(1) Le Maxilivre hommage à Maurice Sendak d'Agnès Desarthe, Little Urban, 2016.
(2) Leonard S. Marcus, Dear Genius, the letters of Ursual Nordstrom, Harper & Collins, 2000.
(3) Quatre album d'Else Homelund et de Maurice Sendak: Petit Ours, Petit Ours a une amie, Petit Ours part en visite et Papa Ours rentre à la maison, ont été publiés à l'école des loisirs en 2016.
(4) Les trois albums sont publiés à l'école des loisirs.
Libellés :
album,
illustrations,
Littérature de jeunesse
1947. L’année où tout a commencé d’Elisabeth Asbrink
Quel étrange objet
littéraire que ce 1947 d’Elisabeth
Asbrink, journaliste suédoise primée pour ses reportages, déjà auteure d’un
livre d’enquêtes publié en 2011 – et qui avait fait sensation ‑ sur les destins parallèles d’Otto Ullman,
jeune juif réfugié en Suède pendant la seconde guerre mondiale, et Ingvar
Kamprad, fondateur d’Ikea et partisan de la cause nazie !
Avec 1947, la journaliste se livre à l’exercice de la chronique et
montre pourquoi l’on peut considérer l’année 1947 comme un creuset d’où
sortirons les fractures, les inclinations idéologiques et même certains
partis-pris esthétiques de notre monde moderne. Le titre est un hommage au 1984 d’Orwell dont la rédaction constitue
d’ailleurs l’un des thèmes du livre d’Elisabeth Asbrink.
On sait qu’Orwell avait
donné le titre de 1984 à son roman de
manière à créer un effet miroir en regard de l’année de publication, il créait
ainsi une mise en perspective signifiante, suggérant que le présent contenait
en germe le futur effroyable dont il esquissait la trame. Elizabeth Asbrink
fait l’inverse, elle cherche dans cette année 1947, l’« année où tout a
commencé », les racines de notre présent tourmenté.
L’épigraphe de Faulkner
qui clôture le livre (« Le passé
n’est jamais mort. Il n’est même pas passé. ») et la méditation finale
de l’auteure expliquent la démarche mise en œuvre dans l’ouvrage. Il s’agit de juxtaposer
le récit d’événements, apparemment sans liens les uns avec les autres, autour
d’un chapitre central intitulé « Les jours, la mort ».
Dans ce chapitre, la
journaliste évoque les destins brisés de ses grands-parents, juifs austro
hongrois et de son père, enfant balloté qui devra, à l’issue de la guerre
choisir entre l’exil vers l’état sioniste naissant et le retour auprès de celle
qui, en ces temps troublés de l’occupation nazie, lui avait sauvé la vie par
trois fois, sa mère.
1947, sur les décombres
d’un monde anéanti par la guerre et la fureur des idéologies qui s’affrontent,
naît une monde nouveau qui peine à tirer les leçons de son histoire. Le mot
génocide est utilisé pour la première fois dans un tribunal, le procès de
Nuremberg met au premier plan la folie nazie mais, dans le même temps, des
filières clandestines s’organisent, qui permettent aux criminels nazis
d’émigrer en toute impunité vers l’Amérique de Sud ou de mettre leurs
compétences au service de la CIA nouvellement créée.
Au Moyen Orient les
Anglais, se défont du contrôle qu’ils exerçaient sur la Palestine mais contribuent
par leur maladresse à faire de l‘Exodus
– ce paquebot sur lequel s’étaient entassés des milliers de réfugiés juifs ou
de rescapés des camps de la mort – le symbole de la nécessité sioniste. La même
année, Hassan al-Banna fonde en Egypte la société des frères musulmans. De la
culpabilité occidentale qui n’a pas su empêcher la shoah nait le futur état
d’Israël et de façon concomitante les extrémismes musulmans qui vont
empoisonner le XXIème siècle naissant.
Parallèlement à la grande
histoire la journaliste dresse le portrait d’un certain nombre de figures
emblématiques de l’année 1947. Eric Blair (Orwell) s’exile sur l’île de Jura
pour écrire son chef d’œuvre. L’« homme en ciré entouré de solitude »
est atteint par la tuberculose et il ne lui reste que trois ans à vivre. Simone
de Beauvoir rencontre l’amour de sa vie, Nelson Algren, à New York mais renonce
à lui, poursuivie par la nécessité de son œuvre, c’est l’année où elle entame
l’écriture du deuxième sexe. Primo
Levi peine à trouver un éditeur pour ses souvenirs qui n’ont pas encore reçu le
titre de Si c’est un homme. Thelonius
Monk invente le be bop sans le savoir, tout en se faisant déposséder de son œuvre.
Aucune de ces figures
artistiques n’est absolument exempte de pathétique, le tragique de l’époque
semble enserrer toutes ces destinées individuelles de son étau funeste.
Notre monde se met en
place, la liberté des femmes, le refus du totalitarisme, l’expérimentation
musicale… Ce n’est pas l’univers de 1984
où l’on falsifie l‘histoire pour uniformiser la pensée mais 2018 où la
complexité et les inégalités de toutes sortes ont triomphé. Le monde a certes
fait des progrès et, en conclusion à son évocation du procès de Nuremberg et au
code juridique international qui en a résulté, Elisabeth Asbrink peut écrire
« Le moralité déclare la guerre à l’immoralité. Le monde serait-il un rien
devenu meilleur ce jour là ? »
Mais son livre montre
aussi que le ventre « toujours fécond » de la « bête
immonde » se nourrit du travail clandestin des Per Engdhal ou Oswald
Mosley dirigeants fascistes suédois et britanniques et que le fondamentalisme
musulman s’alimente des injustices faites aux Palestiniens.
Construit comme un
puzzle, 1947 est une puissante
méditation sur l’histoire, ses effets, sur les individus qu’elle emporte.
« Le temps est asymétrique, constate Elisabeth Asbrink, il évolue de
l’ordre vers le désordre. » En ce sens, la seule manière de stopper le
temps serait donc de faire comme Big Brother, d’imposer une réécriture de
l’histoire. Mais, dans notre monde où l’individu n’est pas encore contrôlé, il
lui reste précisément la possibilité d’interroger, l’histoire, cette absurdité
faite de guerres, de massacres, et de violence. Elle est parfois trouée de
mince progrès, on l’a vu, elle est aussi le lot des individus qui, plus que
d’un devoir de mémoire, sont chargés d’une nostalgie, cette conscience
douloureuse de l’irréversible. « La douleur est transmise en héritage,
conclut la romancière, en un flot constant qui même de l’ordre au désordre.
C’est ici que sont les souvenirs, je les vois dans l’obscurité, dans cette pluie.
Ils sont ma famille, ma lumière. »
vendredi 27 juillet 2018
"La Guerre de Catherine" de Julia Billet
La Guerre de Catherine, roman de Julia Billet, paru à l’école des loisirs en 2012, est un roman fort, adroitement construit et dont l’intrigue, basée sur des faits réels, conduira les adolescents d’aujourd’hui à prendre conscience de ce qu’était la France occupée. Il y eut certes des « justes », mais il y avait aussi les autres. Julia Billet ne les met, ces autres, que très peu en scène, est-il besoin de le faire ? Leurs interventions glaçantes, l’effroi qu’ils suscitent chez ceux qui ont choisi le camp de la justice suffisent à faire ressentir au lecteur, la malédiction d’une époque.
Comment des gens ordinaires, des voisins souriants, ont-ils pu s’abaisser à devenir des bourreaux ou de lâches délateurs par opportunisme ? Le livre n’apporte pas de réponse, c’est l’action des justes qu’il donne à voir. Mais le mal est à l’œuvre, insidieux, obstiné. La Guerre de Catherine apparaît comme une sorte d’odyssée dont les étapes sont autant de séjours chez des justes, qui tous prennent des risques pour sauver la vie d’enfants juifs qu’ils savent en grand danger. Le livre achevé et refermé, c’est d’abord le portrait de ces justes qui subsiste dans la mémoire du lecteur.
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Enseignement,
Littérature de jeunesse,
séquence didactique,
XXe
mercredi 13 juin 2018
"Feuilles d'automne" de Millais
Article publié dans le n° 5 de la Revue L'Ecole des lettres, 2011-2012.
Le tableau de Millais, Les
feuilles d’automne (Autumn Leaves),
fait partie d’un triptyque avec lequel Millais affirme une doctrine de l’art
pour l’art, s’éloignant ainsi du préraphaélisme[1]
dont il avait pourtant été l’un des piliers et membres fondateurs. La Fille aveugle (1856), Feuilles d’automne (1856) et Printemps (1859) sont les trois volets
de ce triptyque qui, pour le peintre désormais membre de la Royal Academy, manifestent
sa liberté retrouvée. Avec la Fille aveugle
qui s’appuie sur un thème à vocation sociale (l’errance des enfants sans
famille) le peintre évite tout misérabilisme et met en image une communion heureuse
de l’homme avec la nature. Tableau « sans sujet », selon la propre
femme de l’artiste, Feuilles d’automne
constitue l’une des œuvres les plus mystérieuses du peintre. L’artiste a
cherché à rendre, à travers une scène de genre, la mélancolie inhérente à la
prise de conscience du temps qui passe. D’après Malcolm Warner[2],
Millais aurait puisé le sujet de son tableau dans les jardins de sa propriété
de Perth en Ecosse, les critiques évoquent généralement l’influence des vers de
Tennyson[3]
(pour qui le peintre éprouvait une vive admiration) :
Tears, idle tears, I know not what they mean,
Tears from the depth of some divine despair
Rise in the heart, and gather to the eyes,
In looking on the happy autumn-fields,
And thinking of the days that are no more.
Description et composition du tableau
Au premier plan, quatre jeunes filles entourent un tas de
feuilles destinées à être brûlées, deux d’entre elles (les plus âgées) sont
vêtues de robes noires et alimentent le feu, l’une tient la corbeille remplie
de feuilles, l’autre les jette sur le tas dont s’échappent déjà quelques
fumerolles. La ressemblance des deux jeunes femmes est frappante, accentuée par
la similitude de leurs tenues vestimentaires. A leur gauche, une jeune fille et
une fillette vêtues plus grossièrement participent à la scène : l’une tient
le manche de ce qui doit être un râteau ; l’autre, une pomme à la main, contemple
le feu d’un air rêveur. Toujours d’après Malcolm Warner, les deux jeunes femmes
en noir seraient les belles-sœurs de Millais (Alice et Sophie Gray) et les deux
autres modèles, deux jeunes filles de Perth.
A l’arrière-plan, l’obscurité envahit une campagne
vallonnée, quelques silhouettes de peupliers se dressent, décharnées, en
direction d’un ciel jauni par le couchant. Les contrastes occasionnés par les
jeux de lumières sont saisissants et contribuent à l’atmosphère onirique qui
émane du tableau. La lumière vient frapper le tas de feuilles mortes qui se
détachent ainsi particulièrement sur le fond noir d’encre des robes. De la même
façon, les visages des deux belles-sœurs de Millais semblent surgir de la nuit,
encadrés par l’arrière-plan ténébreux de la campagne et le noir profond de
leurs tenues.
Le premier plan du tableau semble obéir à un principe de
composition parabolique : le tas de feuille forme une parabole qui part du
sol et dont le sommet est orienté vers le centre du tableau, cette première
parabole est cernée par une deuxième parabole que l’on obtient en joignant comme
autant de points, par une ligne, les visages des jeunes filles. Le peintre
établit donc un rapport quasi-géométrique entre le tas de feuilles et le groupe
féminin. On notera la récurrence du motif parabolique dans les chevelures des
jeunes belles-sœurs entourées d’une discrète aura lumineuse.
L’arrière-plan semble, quant à lui, construit selon un
principe de perspective frontale orientée vers un point de fuite qui serait
situé à la droite du tableau, à la jonction du ciel et de la terre. Le peintre
accentue ainsi l’effet de profondeur ; il établit aussi un contraste entre
l’arrière-plan livré aux ténèbres et le premier plan qui saisit, dans l’espace
de la parabole, l’intimité d’une scène domestique.
Interprétation
Tous les commentateurs ont noté l’aspect solennel, de la
scène, la gravité des deux jeunes femmes en noir dont les gestes ressemblent à
l’accomplissement d’un rite. L’expression absente de la jeune fille au râteau
et le recueillement de la petite fille qui tient la pomme confirment cette
atmosphère quasi religieuse.
Le parallélisme de la composition du premier plan
semble suggérer une analogie entre les jeunes femmes dont le peintre saisit un
instant de vie éphémère et les feuilles mortes, images de la destinée humaine.
La suite ;
http://www.ecoledeslettres.fr/index.php?mode=rs&ot=&nl=0&p=article_fiche&ra=12131
[1] Le
mouvement (la confrérie) préraphaélite nait de la rencontre de trois jeunes
peintres (Rossetti, Hunt et Millais) qui voient dans l’œuvre de Raphaël une
« corruption » de l’art. Ils affichent donc la volonté de revenir aux
principes de l’art primitif italien. Ils suivent en cela les conseils du
critique Ruskin qui dans Les peintres
modernes fustige l’académisme de la peinture anglaise de l’époque. S’ils
représentent volontiers le Moyen-Âge ou des scènes tirés de la littérature
contemporaine, les préraphaélites manifesteront toujours des préoccupations
d’ordre moral et social.
[2] Peter Funnell,
Malcolm Warner, Kate Flint, H.C.G. Matthew, Leonée Ormond, Millais, portraits, Princeton University Press, 1999.
[3] Poème
lyrique publié dans The Princess, en
1847. Traduction approximative : « Larmes, vaines larmes, je ne sais
ce qu’elles signifient, / Les larmes issues des tréfonds d’un divin désespoir /
S’élèvent du cœur et affluent dans les yeux, / Lorsque contemplant le bonheur
des champs d’automne / Je pense aux jours qui ne sont plus.
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samedi 24 février 2018
Le Retour de Christophe Colomb de J.-J. Greif
On commence le nouveau roman de Jean-Jacques Greif avec une
pénible impression de déjà lu : Christophe Colomb sur sa Santa Maria aux
prises avec un équipage rétif… Et l’on redoute une énième version des
tribulations de l’explorateur à travers l’Atlantique. Et puis, voilà que tout
bascule : notre explorateur rend justice à ses hommes et décide de faire
marche arrière pour retourner en Espagne et se faire charpentier.
Sans être spécialiste de Christophe Colomb, on comprend
qu’il se passe dans cette histoire revisitée quelque chose d’anormal.
Incidemment on apprendra au cours d’une
conversation entre le héros et un marin breton que Jeanne la Pucelle, âgée de
quatre-vingt-dix ans conseille le roi Charles VIII comme elle l’a fait pour les
rois Charles VII et Louis XI et là CQFD ! Nous sommes dans une uchronie.
Mais au lieu de réinventer l’histoire, Jean-Jacques Greif
réinvente, en s’amusant, le destin d’un homme. Et comme il n’était pas question
de laisser végéter l’explorateur dans son statut de charpentier l’auteur a
décidé de l’envoyer vers l’Est.
Bien vite fatigué des routines que constituent son activité
de charpentier ou les aléas de la vie domestique, l’artisan espagnol décide de
retourner sur les terres de ses ancêtres, à Moconesi, non loin de Gènes.
Il y fera une rencontre déterminante, celle de sa cousine,
Noémi Kollomb, l’un des personnages les plus attachants du livre. Cette jeune
femme de vingt ans est venue de Cracovie pour étudier les archives familiales.
Elle apprend ainsi à son lointain cousin que ses ancêtres sont juifs et que ses
parents ont probablement changé de nom pour échapper aux persécutions dont les
juifs sont victimes en ce Moyen-âge finissant.
Attiré par cette petite cousine, malicieuse et philosophe,
Christophe Colomb décide de la suivre pour « À défaut de convertir les idolâtres
de Cipango, […] tenter de montrer le droit chemin aux Juifs de Pologne. »
Ainsi commence un voyage initiatique qui va conduire peu à peu notre héros à la
plus radicale des remises en cause.
La partie centrale du récit qui fait voyager le héros et sa
cousine au cœur d’une Europe en pleine mutation est la plus réussie du roman.
Les héros cheminent côte à côte et le navigateur découvre les joies de la
marche : « Tout bien pensé, écrit-il, cette joie de naviguer est un
amusement d’enfant. Le vaisseau n’est-il pas semblable à la nourrice qui vous
porte dans ses bras ? Aujourd’hui, je me tiens sur mes propres jambes,
comme un adulte. » La métaphore nous fait évidemment saisir la dimension
initiatique du voyage.
Noémi va en outre guider son cousin sur les chemins d’une
pensée adulte, pointant les
contradictions d’un catholicisme qui légitime l’esclavage et convertit sous la
menace des armes des peuplades entières. Le navigateur découvrira aussi, grâce
à elle, l’effervescence intellectuelle qui agite l’Europe, les livres d’Aldus
Manulius, la technique de la peinture à l’huile mise au point par les peintres
Flamands.
Et très vite le navigateur génois comprend aussi l’inanité des querelles religieuses, « Je
comprends que je me trompai quand je pensais convertir les juifs de Pologne à
la fois chrétienne ».
La rencontre avec une troupe de juifs errants persécutés
manifeste les premiers signes tangibles de cette évolution du héros :
alors que des manants allemands menacent les nomades, Colomb s’interpose et
manquent de se faire tuer. Il est sauvé in extremis par Noémi qui, non contente de
maîtriser plusieurs langues et de se passionner pour les techniques nouvelles, se
manifeste aussi parfaite arquebusière.
S’engage alors une intéressante controverse entre Noémi et
les rabbins qui lui rappellent
l’interdit de tuer professé par leur religion, la jeune femme,
pragmatique, les invite à défendre leur vie plutôt qu’à gloser et sa réflexion
engage aussi chez le héros un premier retour sur son passé de conquistador
insoucieux des peuples sauvages. « Hélas... J'ai tué des
sauvages au corps luisant. Sans raison. Pour jouer. Puisque ce n'était pas interdit. Nous les considérions comme des animaux, mais quand je
revoyais leur regard désespéré dans
mes cauchemars, j'y lisais la question
« Pourquoi ? » écrite en lettres de sang. Je me réveillais
pour échapper à l'emprise brutale du remords. »
Au terme de cette première étape, Christophe Colomb se
découvre une chaleureuse famille à Cracovie et va même rencontrer Copernic à
qui il donnera les moyens pratiques de vérifier sa théorie.
Désormais conscient qu’il a voyagé, observant les gens comme
dans une ménagerie, Colomb entreprend
alors sur les traces de son intrépide cousine un long voyage vers le
nord puis vers l’est qui les conduira aux
confins de la Russie orientale où ils découvrent les peuplades indigènes et le
chamanisme. Le voyage de Colomb vers l’est est une sorte d’antivoyage. Et comme
le Robinson de Tournier, Colomb comprend que la vérité de l’être humain ne
réside ni dans les aspects formels de la religion, ni dans la culture mais dans
la communion avec l’univers et avec autrui.
« Dieu est trop vaste pour parler la même langue que
nous ! » lui fait judicieusement remarquer sa cousine. Sa langue est
donc aussi bien traduite par le Jésus de Colomb que par le Moïse des Juifs ou
les transes des prêtres Chamans. Le Retour de Christophe Colomb non content
d’être un très beau roman d’aventures est aussi une malicieuse réflexion sur le
sens de l’histoire et de la culture qui alimentera utilement les débats que
notre société entretient avec parfois beaucoup d’incompréhension sur le sens
des religions.
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